Eric Deffet, « Le Soir », 14 janvier 2021

Pour préparer le plan « Get up Wallonia ! », le gouvernement régional a commandé une vaste étude sur l’état de la Wallonie. Pas de langue de bois : les problèmes sont nommés.

Les groupes de travail, le conseil stratégique et le gouvernement régional chargés d’accoucher de « Get up Wallonia », le plan de reprise post-covid, peuvent appuyer leurs réflexions sur une double brique : un audit de 200 pages sur l’état de la Wallonie et une étude de « benchmarking » (150 pages) qui compare cette dernière avec d’autres régions d’Europe.

Le Soir s’est procuré ce double document de référence rédigé par un consortium de consultants réunis autour de PwC.

Ce n’est pas le premier exercice en la matière. La succession de « plans » wallons depuis une vingtaine d’années a mobilisé une flopée d’experts qui ont dressé des constats et tracé des pistes d’avenir. Avec un optimisme de bon aloi pour ce genre d’exercice, cet audit ne fait pas tache en soulignant que la Région peut remonter la pente : « Force est (…) de constater que la Wallonie, dans les initiatives qu’elle a lancées et qu’elle active encore à travers cette législature, est dynamique dans ses intentions, dans ses plans, dans ses orientations stratégiques. »

Mais parfois, le ton est différent. PwC et consorts n’hésitent pas à mettre le doigt là où ça fait mal et à souligner les maux wallons, en égratignant entre les lignes les dirigeants politiques : « La transformation de la Wallonie passe aussi par une évolution de sa gouvernance (…) associant entreprises, syndicats, associations et citoyens de manière plus étroite à la gestion régionale dans une approche plus partenariale (…). Mais la réalité de la mise en oeuvre, le filtre des crises, la répartition des moyens sont autant de facteurs qui figent les situations et font que chaque composante retourne dans sa zone de maîtrise et dans une posture plus défensive. »

Quels sont-ils ces maux wallons, selon les auteurs ?

Entreprise, je t’aime moi non plus

Question de mentalités, « il y a une réconciliation à faire entre la Wallonie et la réussite », décrète l’audit. Le constat est sévère : « Il est permis de formuler l’hypothèse que (ce désamour) influence encore trop, de l’école à l’emploi, les vocations, les choix de carrière, les seuils de croissance des entreprises. » Ou encore : « L’approche de la réussite doit être moins suspicieuse (…). Le rapport des Wallons au profit, au succès, est fortement influencé par cette méfiance historique de l’entreprise. »

Une culture envahissante des subsides

« La subsidiation des acteurs (…) n’est pas blâmable en soi. Elle se heurte en Wallonie à la démultiplication et à l’inflation en raison de l’existence de plusieurs réseaux et logiques de concurrence entre acteurs, de perte de vue de l’intérêt général », déplorent les consultants qui soulignent « l’objectif logique de leur propre survie et un réflexe corporatiste » dans le chef des bénéficiaires des subventions.

Les experts parlent de « dépendance au subside » et d’« un modèle qui n’est pas soutenable ». Conclusion provisoire : « Le soutien public doit s’articuler à des critères d’efficacité et de cohérence de l’action sur le terrain avec en point de mire la rencontre des besoins des usagers et la qualité de service. »

Le public domine le privé

En Wallonie, un travailleur sur quatre évolue dans le secteur public contre un sur cinq en Flandre. Mais l’analyse mérite d’être affinée : « (On constate) une stabilisation de l’emploi dans le périmètre classique de la fonction publique (administration régionale, communes et provinces), mais une augmentation dans les structures hors périmètre. »

Et c’est là que le bât blesse. PwC et ses partenaires plaident pour une clarification : « Des thématiques (…) sont liées au fonctionnement du marché : ports autonomes ou certaines intercommunales. » Ils déplorent « la tendance à créer des structures » alors qu’il faudrait au contraire « rencontrer un triple objectif de lisibilité, d’efficience et de contrôle ».

Trop de territoires tuent le territoire

Le rapport dresse le portrait d’« un territoire jeune qui négocie en permanence avec des entités âgées : communes, provinces, intercommunales… » et qui « partage le pilotage de certaines compétences avec un échelon national ». En outre, « la Fédération Wallonie-Bruxelles (…) contribue peu au renforcement du référentiel territorial et symbolique wallon ».

Ajoutez à cela « l’autonomie communale couplée à une érosion progressive des compétences de l’institution provinciale », et l’on débouche sur ce constat douloureux : « La Wallonie adopte une attitude d’ouverture partenariale plutôt qu’une attitude de contrainte. » Sans oublier ceci, au passage : « L’émergence de nouvelles échelles d’intervention territoriale qui se traduisent par des projets de territoires », qui rend plus illisible encore la dimension régionale.

Conclusion : « La Wallonie ne peut plus se permettre un fonctionnement chaotique et concurrentiel de ses territoires ». Les consultants proposent deux pistes de réflexion : « Un pilotage plus directif des territoires » et une approche des stratégies « par enjeux partagés à l’échelle de toute la Wallonie », ce qui serait « une rupture intéressante ».

Suspicion sur les institutions

En 2018, 69 % des Wallons rejetaient l’affirmation suivante : « La plupart des décisions politiques servent le bien-être de tous et de toutes. » Ce résultat ne fait pas de la Wallonie le mauvais élève de la classe européenne. Mais dans une région qui doit prendre des décisions difficiles, une plus grande adhésion ne serait pas un luxe. Les experts plaident dès lors pour « un recentrage de l’action publique autour d’un acteur de référence qui s’affirme comme un interlocuteur reconnu pour les Wallonnes et les Wallons. »

Et cet acteur serait… la Région.

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