Jules Gheude, essayiste politique (1)

La fixation définitive de la frontière linguistique, en 1962, fut le premier coup porté au caractère unitaire de la Belgique. La preuve était ainsi apportée qu’il n’y avait plus unité, mais bien dualité.

On vit ensuite les partis dits traditionnels, jusque-là gérés de façon unitaire, se scinder l’un après l’autre en deux ailes linguistiques : le PSC-CVP en 1968, dans la foulée du « Walen buiten » de l’Université de Louvain, le PLP-PVV en 1972,  et le PSB-BSP en 1979, après l’échec du pacte communautaire d’Egmont.

Ainsi, au fil des années, le Royaume vit son visage se transformer radicalement,  jusqu’à prendre officiellement les traits du fédéralisme en 1993.

Mais déjà la Flandre ne se montrait pas satisfaite du résultat et proposait, par la voix du ministre-président  CVP, Luc Van den Brande, une nouvelle intervention chirurgicale de type confédéraliste.

En portant le cartel CD&V/N-VA sur les fonts baptismaux en 2004, l’ex-Premier ministre démocrate-chrétien Yves Leterme contribua à la victoire du parti nationaliste. Pragmatique, et sachant fort bien que l’objectif de sa formation – l’émergence d’une République flamande -, ne pouvait être atteint à court terme, Bart De Wever s’accrocha à l’option confédéraliste : deux Etats, Flandre et Wallonie, cogérant Bruxelles (chaque Bruxellois, indépendamment de sa langue et de son origine, étant invité à choisir, pour ce qui concerne les matières « personnalisables » – impôt sur la personne, sécurité sociale,…- entre le paquet flamand et le paquet wallon. Dans cette optique, il est clair que la Flandre ne manquerait pas de considérer très vite comme superflu un Etat central belge, réduit à sa plus simple expression. Bye bye Belgium !

Lors de la crise politique de 2010 – 541 jours sans gouvernement de plein exercice -, la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française s’était inquiétée de la situation et avait chargé deux de ses membres de faire rapport sur le sujet. Pour les intéressés, il ne faisait aucun doute que la division du pays en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rendait son existence de moins en moins probable.

Dix ans plus tard, ce constat se révèle plus criant que jamais. Et la nouvelle crise que nous connaissons depuis la démission du gouvernement Michel en décembre 2018 (affaire du pacte migratoire de Marrakech) a mis en lumière l’extrême fragilité de la Belgique.

Un an après les élections du 26 mai 2020, le Roi est toujours à la recherche d’un gouvernement de plein exercice. Et les informateurs successifs se sont tous heurtés à la quadrature du cercle.

Le 15 mars dernier, la crise sanitaire du coronavirus a permis à la coalition minoritaire de Sophie Wilmès d’obtenir la confiance du Parlement, grâce à l’appui extérieur de certains partis d’opposition (PS, SP.A, DéFi, Ecolo-Groen et CDH). La Première ministre put également recourir aux pouvoirs spéciaux pour une durée de six mois, une évaluation devant toutefois intervenir à l’issue des trois premiers mois.

Certains se réjouirent de voir ainsi « l’unité nationale » rétablie. Mais celle-ci ne tarda pas à se fissurer de toutes parts. Pas question, en effet, pour les partis d’opposition, que le MR profite de la pandémie pour s’octroyer une sorte de rente de situation.

On vit alors Paul Magnette, le président du PS, et Conner Rousseau, le président du SP.A, prendre l’initiative de redémarrer les négociations en vue d’aboutir à la constitution d’un gouvernement de plein exercice. Ils justifiaient leur démarche par le fait qu’ils constituaient ensemble la première « famille politique » du pays.

L’argument prête à sourire, lorsqu’on se souvient de la manière dont le président du SP.A, John Crombez, avait accueilli le modèle social proposé par son homologue francophone, Elio Di Rupo, en 2016 : La société que je désire est très différente de celle d’Elio Di Rupo. Et l’organe d’information 7/7 de titrer : « Entre le PS et le SP.A, c’est la rupture idéologique totale ».

Au niveau du MR, le président Georges-Louis Bouchez n’a pas caché sa fibre belgicaine. Il vient d’ailleurs de réaffirmer, avec Egbert Lachaert, fraîchement élu à la présidence du VLD, « l’unité de la famille libérale ».

Ici aussi, on peut sourire. N’est-ce pas l’ancien président des libéraux flamands, Karel De Gucht, qui avait déclaré en 2002 : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre ? On se souvient aussi du cahier de revendications institutionnelles présenté en 2003 par le ministre-président flamand Patrick Dewael et visant à scinder quasi tout l’éventail des compétences restées fédérales, dont les soins de santé…

Aujourd’hui, le VLD se prononce clairement en faveur de la refédéralisation de ce secteur, dans un souci de gestion plus efficace.  Une refédéralisation qui constitue également l’une des trois conditions posées par le duo Magnette-Conner pour constituer un gouvernement de plein exercice.

Mais le CD&V vient de réaffirmer avec clarté qu’il n’était pas question pour lui de remettre la pâte de dentifrice dans le tube. Une position également partagée par la N-VA et le Vlaams Belang. Bref, il ne se trouvera jamais en Flandre une majorité pour revenir en arrière.

L’imbroglio belge est donc total et des élections anticipées apparaissent de plus en plus inévitables. Elles ne feront toutefois que confirmer le caractère ingouvernable du pays (voir le dernier sondage qui place le Vlaams Belang largement en tête au Nord).

Et si l’on arrêtait les frais, en actant, une fois pour toutes, le divorce belge et en se mettant à table pour en discuter les modalités pratiques ?

Dans son livre « La Belgique est morte, vive la Belgique ! » (Fayard, 2009), José-Alain Fralon, l’ancien correspondant du journal « Le Monde » à Bruxelles, s’était permis de donner au roi le conseil suivant : Et si (…) vous la jouiez plus finement ? En admettant, comme nous le ferons tous tôt ou tard, que rien ne pourra arrêter la marche de la Flandre vers son indépendance, et en accompagnant celle-ci au lieu de tenter en pure perte de la stopper ?

Un conseil de bon sens. Car, qu’on le veuille ou non, la Flandre est devenue une Nation et la vocation naturelle, logique, d’une Nation est de devenir un Etat.

(1) Dernier livre paru : « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge », Mols, 2019.

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