Monsieur le Président,

Cher Monsieur Bouchez,

Vous avez bien voulu me faire part de vos réflexions après la lecture de ma dernière « carte blanche » intitulée « Ces vains combats d’arrière-garde belgicains » (« Le Vif » du 12 octobre 2020 – https://www.levif.be/actualite/belgique/ces-vains-combats-d-arriere-garde-belgicains-carte-blanche/article-opinion-1343807.html).

Comme vous, je suis libéral. J’ai hérité cela de mon grand-père maternel, Eugène Ballant, qui fut bourgmestre libéral de Lillois-Witterzée (aujourd’hui entité de Braine l’Alleud) de 1941 à 1944 et de 1945 à 1964.

Ma première affiliation politique fut toutefois  pour le Rassemblement Wallon, qui vit le jour en 1968 suite au choc provoqué par l’expulsion des Wallons de l’Université de Louvain. Expérience enrichissante, dans la mesure où cette formation réunissait des hommes et des femmes issus d’horizons politiques divers, mais conscients de la nécessité d’introduire le fédéralisme afin d’adapter les institutions aux réalités du pays.

Grâce notamment à l’opiniâtreté d’un François Perin, le gouvernement de Gaston Eyskens se vit contraint de réviser la Constitution en y intégrant les trois Régions et les trois Communautés. Cette évolution donnait satisfaction tant à la Flandre (autonomie culturelle) qu’à la Wallonie  (régionalisation économique).

Si la Flandre s’empressa de concrétiser l’autonomie culturelle, elle fit tout pour freiner la mise en place des trois Régions en raison de sa réticence à reconnaître Bruxelles comme une Région à part entière.

L’habileté de François Perin, en tant que ministre de la Réforme des Institutions de 1974 à 1976, fut de mettre sur pied une régionalisation préparatoire et d’amener les socialistes wallons, alors dans l’opposition, à sortir du bois, rendant ainsi inéluctable la suite du processus institutionnel.

François Perin m’avait intégré dans son Cabinet, afin de lui confectionner quotidiennement une revue détaillée de la presse flamande. Il avait approfondi l’histoire du Mouvement flamand et tenait à prendre régulièrement le pouls du Nord.

L’épopée du Rassemblement Wallon prit fin en 1976, lorsque le pluralisme de la formation fut rompu par le « virage à gauche » de son président, Paul-Henry Gendebien.

S’il n’avait tenu qu’à lui, François Perin aurait alors mis la clé sous le paillasson pour rejoindre sa chaire de droit public à l’Université de Liège. Mais il avait le souci de l’avenir de ceux qui l’avaient fidèlement accompagné jusque-là, notamment Jean Gol.

Il avait observé que le cœur de ce dernier battait en direction des libéraux. Aussi accepta-t-il que des négociations fussent menées avec le PLP, à la condition toutefois d’obtenir l’aval de deux personnes en qui il avait une totale confiance : Jean Rey et Robert Henrion.

François Perin ne s’était, en effet, pas privé de fustiger les libéraux. Dans sa « Lettre ouverte aux membres du Rassemblement Wallon » de 1971, il constatait : Les libéraux qui se sont tant méfiés des Princes et des Etats, en brandissant contre eux la liberté, ont trop oublié que sans les deux autres termes de leur trilogie, sans l’égalité et la fraternité, la liberté débouchait sur la jungle et sur l’écrasement des uns par les autres. A force de se méfier à juste titre de l’Etat, ils ne se sont pas méfiés de l’argent jusqu’à ce que celui-ci les conquière et étouffe leur passion première pour la libération de l’homme. Ils ont vaincu les vieilles hiérarchies autoritaires de l’Europe : cela est vrai mais ils ont été corrompus par l’argent. Ils n’ont pas songé qu’ils s’enliseraient dans une société livrée au mécanisme du pur profit.

En exigeant la caution de Jean Rey et de Robert Henrion, deux personnalités totalement désintéressées, François Perin entendait donc obtenir certaines garanties.

Le PRLW (Parti des Réformes et de la Liberté de Wallonie) vit ainsi le jour et j’y poursuivis mon engagement politique.

J’entends dire aujourd’hui que le MR et l’Open VLD souhaitent aborder la prochaine réforme de l’Etat en étroite collaboration.

Cela  me rappelle ce qui s’est passé en 1978, lorsque le Premier ministre CVP Léo Tindemans torpilla le pacte communautaire d’Egmont. Comme sénateur PRL, François Perin  s’efforça alors de réunir les libéraux du Nord et du Sud autour d’un projet institutionnel commun. Mais il se heurta à l’intransigeance totale du PVV : Pendant trois ans,  je n’ai cessé de tenter cela, élaborant des documents avec un excès d’imagination que m’ont parfois reproché certains de mes amis. J’ai des dates, des rendez-vous annulés unilatéralement, sans motif. Lors d’une séance de rencontre, Vanderpoorten est venu, toujours aussi gentiment, muet comme une carpe, entrant à 9 heures et sortant à midi, sans piper un mot. (…) Voyez aujourd’hui les amendements  déposés au Sénat par Vanderpoorten. Tous au plus ultraflamingants les uns que les autres, en surenchère du CVP et de la Volksunie ! Et après ça, il viendra dire qu’il a foi en la nation. De quelle nation parle-t-il ? De la belge ? Mais il a contribué, comme les autres, à la faire disparaître !

C’est cette attitude des libéraux flamands qui amena d’ailleurs François Perin à démissionner spectaculairement du Sénat, le 26 mars 1980 : Après avoir entendu toutes les déclarations qui ont été faites ces derniers temps et particulièrement au cours du présent débat, après avoir vu, échec après échec, tous les événements de ces dernières années, je ne parviens plus, en conscience, à croire en l’avenir de notre Etat. Il est difficile de rester parlementaire d’un Etat auquel on ne croit plus (…) et représentant d’une nation – selon les termes de la Constitution – qui n’existe plus. (…) La Belgique est malade de trois maux incurables et irréversibles. Le premier mal, je l’ai dit antérieurement, est le nationalisme flamand, qu’il s’avoue ouvertement ou non. Le second, c’est que la Belgique est livrée à une particratie bornée, souvent sectaire, partisane, partiale, parfois d’une loyauté douteuse au respect de la parole donnée et de la signature, mais très douée pour la boulimie avec laquelle elle investit l’Etat en jouant des coudes, affaiblissant son autorité, provoquant parfois le mépris public. Le troisième mal, irréversible et incurable, c’est que la Belgique est paralysée par des groupes syndicaux de toutes natures (…), intraitables et égoïstes, irresponsables, négativistes et destructeurs finalement de toute capacité de l’Etat de réformer quoi que ce soit en profondeur. Et il n’y a rien, ni homme, ni mouvement d’opinion, pour remettre tout cela à sa place et dégager l’autorité de l’Etat au nom d’un esprit collectif que l’on appelle ordinairement la nation, parce que, dans ce pays, il n’existe plus de nation.

Constat implacable, que viennent corroborer les deux longues crises politiques que nous avons traversées depuis 2010 : plus de mille jours sans gouvernement de plein exercice !

Monsieur le Président,

Cher Monsieur Bouchez,

Vous écrivez : J’éprouve un attachement sentimental à mon pays et à son unité. Je me sens profondément belge et j’en suis très fier.

Je ne peux que respecter votre profession de foi, mais force est de constater qu’elle ne prend pas en compte cette donnée essentielle qu’est le nationalisme flamand, longtemps incarné par la démocratie-chrétienne. On trouve, en effet, le CVP à l’origine des principaux actes qui ont sapé l’unitarisme belge. L’ancien ministre Stefaan De Clerck a amplement raison de rappeler que la relation entre le nationalisme et la démocratie-chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

A la fin de sa vie, Jean Gol constatait d’ailleurs que ce nationalisme avait aussi fini par gagner les rangs libéraux. Lors de la disparition de la Volksunie, plusieurs personnalités avaient rejoint le VLD, comme Bart Somers qui, devenu ensuite président du parti, déclara : Dans ma génération politique, nous accordons la priorité aux intérêts régionaux flamands. L’intéressé est aujourd’hui membre du gouvernement flamand…

Rappelons-nous aussi les propositions institutionnelles faites en 2002 par Patrick Dewael, alors ministre-président flamand (VLD), et qui allaient dans le sens d’un dépiautage total de l’échelon central belge.

Quant à Karel De Gucht, lui aussi président du VLD, il estimait en 2002 que la Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer.

Vous écrivez que le Mouvement Réformateur s’engage pour un Etat fédéral solide et doté des moyens lui permettant d’accomplir ses missions, et pour des entités fortes et responsables.

A peine la Constitution avait-elle introduit officiellement le fédéralisme en 1993 que la Flandre passait déjà à la vitesse supérieure en proposant, par la voix de Luc Van den Brande, son ministre-président (CVP), une réforme confédérale, sur laquelle le Parlement flamand allait d’ailleurs marquer son accord en 1999.

Le « fédéralisme solide » auquel vous vous référez n’est plus possible dès l’instant où l’une des entités fédérées, la Flandre, est devenue une Nation qui n’entend plus se montrer financièrement solidaire.

Pourquoi, vous demandez-vous, le sens de l’histoire serait-il uniquement le sens unique de la régionalisation ?

La réponse est simple : parce qu’une large majorité en Flandre (Vlaams Belang, N-VA, CD&V) n’entend nullement faire marche arrière. Rappelez-vous cette déclaration récente de Joachim Coens, le président du CD&V : Nous ne voulons pas d’un programme à la sauce belgicaine. Pas question  de remettre le dentifrice dans le tube !

Je ne suis pas, dites-vous, favorable au rattachement à la France. Le caractère plurilingue de notre pays est un atout. Certes, encore serait-il souhaitable qu’un « bon Belge » puisse s’exprimer dans les trois langues nationales !

Mais la question du réunionisme ne se pose pas en ces termes. Il ne s’agit pas de savoir si l’on y est favorable ou pas.

Dans la préface à mon livre « L’incurable mal belge sous le scalpel de François Perin » (Editions Mols, 2007), feu Xavier Mabille, président du CRISP, écrivait à propos de l’hypothèse de la scission de la Belgique : hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure.

Non seulement, il ne faut pas l’exclure, mais il faut s’y préparer. Gouverner, c’est prévoir. Rien n’est pire que de se retrouver, à un moment donné, mis devant le fait accompli, contraint de réagir dans l’urgence et l’improvisation.

Comme François Perin, Jean Gol était convaincu que le nationalisme flamand ne laisserait aucune chance à la Belgique. Aussi songeait-il à élaborer une réponse francophone de survie digne, raisonnable et dans l’ordre. A ses yeux, celle-ci ne pouvait s’inscrire que dans le cadre de la République française.

Depuis plus de dix ans, le GEWIF (Groupe d’Etudes pour la Wallonie intégrée à la France – www.gewif.net) réfléchit à cet après-Belgique. Ses études ont clairement montré qu’une Wallonie indépendante ou un WalloBrux ne pouvaient constituer des solutions pérennes, réalistes et financièrement viables. Seule une intégration de la Wallonie à la France, avec un statut particulier de large autonomie que la Constitution française pourrait aisément envisager, est susceptible, comme l’avait dit le général de Gaulle à Robert Liénard, professeur à l’Université de Louvain, d’assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons.

On peut toujours s’accrocher à la Belgique avec l’énergie du désespoir. Mais comme le faisait remarquer Jean Rey en 1947 : Partout, quand un Etat unitaire est travaillé par un mouvement nationaliste, il est impossible qu’il ne finisse pas par craquer.

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