Jules Gheude, essayiste politique (1)

On se souvient des négociations Magnette (PS) / De Wever (N-VA), qui avaient permis aux deux hommes d’envisager une réforme de l’Etat dans le sens confédéral et qui furent aussitôt torpillées par le communiqué du  tandem Bouchez (MR) / Nollet (Ecolo) : Nous souhaitons cependant exprimer notre inquiétude en ce qui concerne les projets des missionnaires. Notamment pour ce qui est du volet institutionnel, leur schéma conduit à rendre les institutions plus complexes et moins lisibles: un modèle qui n’est pas le nôtre. Ecolo et Groen, MR et Open Vld veulent évidemment participer à une Belgique qui fonctionne plus efficacement, au service de nos concitoyens et de leurs préoccupations de tous les jours. De telles réformes nécessitent cependant une préparation approfondie et une concertation suffisante. Certaines compétences peuvent être régionalisées, mais d’autres tout autant refédéralisées afin d’augmenter l’efficacité. Les réformes institutionnelles ont toujours été pour nous un moyen, jamais un objectif en soi.

Après 500 jours de crise, le bateau Vivaldi prit la mer avec, à son bord, un CD&V dont le président, Joachim Coens, avait pourtant maintes fois rappelé qu’il ne pouvait être question de s’embarquer sans la N-VA, le partenaire au sein du gouvernement flamand.

Cette évolution amène aujourd’hui le journaliste-essayiste Claude Demelenne à estimer, dans une carte blanche publiée sur le site du « Vif », que la Belgique a encore de beaux jours devant elle.

Le même Claude Demelenne qui, le 19 août 2019, écrivait : Refuser le compromis avec la N-VA, c’est enterrer la Belgique. C’est reconnaître l’ingouvernabilité d’un pays où coexistent, selon l’expression de Bart De Wever, deux démocraties, de plus en plus étrangères l’une à l’autre. C’est enfin ouvrir les yeux sur une réalité qui dérange les belgicains francophones : il n’existe plus de « désir de Belgique ». Au sein du ménage belge, le compromis est mort et enterré.

Pour Claude Demelenne, ces « belgicains francophones » faisaient fausse route en s’accrochant au fétichisme des mots. Tel était le sens de son analyse du 2 décembre 2020 : Plutôt que de multiplier les vains discours anticonfédéralistes, les francophones doivent en prendre acte. Et reconnaître comme recevables- même si elles ne nous font pas plaisir – les aspirations flamandes. A court terme, la formation d’un gouvernement fédéral en sera facilitée. A moyen terme, la nouvelle majorité, au-delà de la gestion socio-économique courante, préparera le grand deal de la législature 2024-2029 : la scission de quasiment toutes les matières « belges », en échange de nouveaux mécanismes de solidarité, solides et irréversibles. Et de garanties renforcées pour les droits des francophones dans les communes flamandes de la périphérie bruxelloise.

C’est ici que Claude Demelenne se fourvoie. Tout, y compris la sécurité sociale, pourra être scindé en échange de nouveaux mécanismes de solidarité.

C‘est précisément cette solidarité qui pose question à la Flandre. Elle constate, en effet, que la régionalisation voulue par la Wallonie n’a pas permis à celle-ci, depuis sa mise en œuvre officielle en 1980 – il y a donc 40 ans –, de se redresser économiquement. Aux yeux des responsables flamands, cette situation s’explique par une longue gestion de gauche, inadaptée et inefficace. D’où le slogan bien connu : chacun est libre de faire les choix politiques qu’il souhaite, à condition toutefois d’en assumer aussi pleinement la responsabilité financière.

En pleine crise sanitaire, le ministre-président wallon, Elio Di Rupo, a indiqué que la Wallonie était confrontée à une situation budgétaire abyssale. Et l’extinction progressive des transferts financiers en provenance de Flandre – 7,5 milliards d’euros par an, au minimum – ne permet pas d’entrevoir un horizon lumineux.

Lorsque j’évoque la position de Claude Demelenne en Flandre, la riposte est immédiate : Il est disposé à tout scinder mais à condition que nous continuions à mettre la main au portefeuille ! Il n’a rien compris !

« La Belgique a encore de beaux jours devant elle ». Nul doute que la phrase aura fait plaisir au président du MR. A peine élu, en effet, Georges-Louis Bouchez n’a pas manqué d’afficher ouvertement sa fibre belgicaine. Mais, lui aussi, méconnaît la réalité flamande. Dans un courriel qu’il m’adresse, il pose cette question : Pourquoi le sens de l’histoire serait-il uniquement le sens de la régionalisation ?

La réponse est simple : parce qu’une large majorité en Flandre (Vlaams Belang, N-VA, CD&V) n’entend nullement faire marche arrière. Rappelez-vous cette déclaration de Joachim Coens, le président du CD&V : Nous ne voulons pas d’un programme à la sauce belgicaine. Pas question  de remettre le dentifrice dans le tube !

Nul ne sait si le capitaine Alexander De Croo parviendra à mener son embarcation à bon port. L’équipage est si disparate que les tensions peuvent surgir à tout moment. Mais une chose est claire : une nouvelle réforme de l’Etat ne se fera que de manière confédérale, réduisant le noyau central belge à la portion congrue.

Georges-Louis Bouchez me rappelle que le Mouvement Réformateur s’engage pour un Etat fédéral solide. Mais il semble oublier une chose : à peine la Constitution avait-elle introduit officiellement le fédéralisme en 1993 que la Flandre passait déjà à la vitesse supérieure en proposant, par la voix de Luc Van den Brande, son ministre-président (CVP), une réforme confédérale, sur laquelle le Parlement flamand allait d’ailleurs marquer son accord en 1999.

Le « fédéralisme solide », auquel le président du MR se réfère, est dépassé. Il n’est plus possible dès l’instant où l’une des entités fédérées, la Flandre, est devenue une Nation qui n’entend plus se montrer financièrement solidaire.

Alors président des libéraux flamands, Karel De Gucht avait déclaré en 2002 : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer.

Il ne s’agit pas ici de verser dans le catastrophisme, mais de prévoir, comme l’avait écrit Jean Gol à François Perin en 1983, l’inéluctable échéance en préparant une réponse francophone de survie digne, raisonnable et dans l’ordre. Pour en avoir maintes fois discuté avec lui, je peux attester ici que le regard de Jean Gol était résolument tourné vers la France.

Une option que Georges-Louis Bouchez se refuse à partager : En tant que président du MR, je ne suis pas favorable au rattachement à la France. Le caractère plurilingue de notre pays est un atout. Soit, encore conviendrait-il de pouvoir s’exprimer dans les trois langues nationales…

En fait, il ne s’agit pas de savoir si l’on est pour ou contre le réunionisme, mais de déterminer quel peut être le meilleur scénario post-belge pour la Wallonie.

Dans la préface à mon livre « L’incurable mal belge sous le scalpel de François Perin » (Editions Mols, 2007), feu Xavier Mabille, président du CRISP, écrivait à propos de l’hypothèse de la scission de la Belgique : hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure.

Non seulement, il ne faut pas l’exclure, mais il faut s’y préparer. Gouverner, c’est prévoir. Rien n’est pire que de se retrouver, à un moment donné, mis devant le fait accompli, contraint de réagir dans l’urgence et l’improvisation.

Depuis plus de dix ans, le GEWIF (Groupe d’Etudes pour la Wallonie intégrée à la France – www.gewif.net) réfléchit à cet après-Belgique. Ses études ont clairement montré qu’une Wallonie indépendante ou un WalloBrux ne pouvaient constituer des solutions pérennes, réalistes et financièrement viables. Seule une intégration de la Wallonie à la France, avec un statut particulier de large autonomie que la Constitution française pourrait aisément envisager, est susceptible, comme l’avait dit le général de Gaulle à Robert Liénard, professeur à l’Université de Louvain, d’assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons.

On peut toujours s’accrocher à la Belgique avec l’énergie du désespoir. Mais comme le faisait remarquer Jean Rey en 1947 : Partout, quand un Etat unitaire est travaillé par un mouvement nationaliste, il est impossible qu’il ne finisse pas par craquer.

(1) Dernier livre paru : « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge » (Editions Mols, 2019).

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