Où la fiction rejoint la réalité, celle que l’auteur-militant voit advenir graduellement mais sûrement au sujet de la Belgique. Lisez le premier chapitre.

Jules Gheude. – D. R.

Par David Coppi

Journaliste au service Politique Le Soir  29/07/2021

Un peu le Nostradamus de la cause wallonne, Jules Gheude annonce infatigablement l’éclatement du pays à longueur d’interviews, de commentaires et de chroniques dans la presse francophone et flamande ; il est très lu au nord du pays, où il est tenu pour un oracle. Ancien collaborateur de François Perin, un visionnaire pour lui, auquel il voue une admiration sans bornes (il est son biographe, passionnément), plus tard compagnon de route de Jean Gol et de Louis Michel, Jules Gheude publie un roman, A perte de vue où la fiction rejoint la réalité, celle que l’auteur-militant voit advenir graduellement mais sûrement : le décrochage de la Flandre, l’évaporation du Royaume, le départ de la Wallonie pour la France. Jules Gheude cite Talleyrand: « Deux cents protocoles ne feront jamais de la Belgique une nation. Cela ne peut tenir. »

Du reste, dans cet opus où il met en scène un Jean Deschamps qui se bat contre une maladie dégénérative du nerf optique sans jamais rien perdre ce qu’il appelle, avec Bergson, son élan vital, on séjourne en France longuement, on sillonne Paris, de l’Opéra Bastille à la place Dauphine, en passant par la Comédie française ou le Palais Bourbon. Jules Gheude déclare son amour pour la République, à laquelle nous allons, croit-il.

Même chose quand Jean Deschamps, écrivain français, intellectuel engagé, franc-maçon tendance bouddhiste (en un peu moins de 200 pages, on croise indistinctement Diderot, Spinoza, Mertens, Murger, Goethe, Malraux, Cicéron, Gide, Cioran…), devise avec Max Greich, un député français de retour d’une mission spéciale d’exploration de nos institutions belgo-belges, ce dernier conclut doctement : « La première impression qui se dégage, c’est que la Belgique présente deux sociétés différentes. L’écart entre les cultures économiques des Flamands et des Wallons est énorme (…) Depuis 1970, la Belgique a connu cinq réformes institutionnelles qui l’ont sensiblement dépouillée au profit des régions et des communautés. La division du Royaume en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rend son existence de moins en moins probable… » Faut-il préciser que, dans l’ouvrage, Jean Deschamps ne désapprouve pas la thèse de Max Greich. Et pour cause. Demandez à Jules Gheude.

A perte de vue donne à lire les échanges de Jean Deschamps avec son épouse, son médecin, ses amis, aux grands accents politiques et littéraires… « Viens, viens ! Pour toi fleurie. Peine d’amour me donnerai. Qui de volupté te ranime », lit-on, lorsqu’« une fille aux longs cheveux blonds, revêtue d’une tunique vaporeuse » entraîne Jean Deschamps par la main, plongé doucement dans un rêve. Là, on croit reconnaître Marianne, symbole de la République.

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