On trouvera l’opinion de Jules Gheude, publiée sur le site du «Vif », 14 septembre 2021.

Il y aura 26 ans, ce 18 septembre, que Jean Gol nous quittait, victime d’une hémorragie cérébrale. Il n’avait que 53 ans.

Son parcours politique fut étroitement lié à celui de François Perin, dont il fut l’assistant à l’Université de Liège et qu’il appelait « le Maître ».

Ce parcours le mena de la gauche (il fut membre des Etudiants socialistes) au libéralisme réformateur en passant par le Rassemblement Wallon.

Créé en 1968, à la suite de la chute du gouvernement Vanden Boeynants sur l’affaire de l’Université de Louvain, le Rassemblement Wallon s’employa à faire sortir les partis « traditionnels » de leur immobilisme pour les amener à réformer le pays sur une base fédérale.

A l’époque, ces partis connaissaient une structure unitaire. Pour les élections législatives du 31 mars 1968, le parti libéral, présidé par Omer Vanaudenhove, avait d’ailleurs choisi « Mon parti, c’est mon pays » comme slogan électoral.

Alors que François Perin et Jean Gol n’eurent de cesse de fustiger cette vision « belgicaine », il est curieux de constater qu’elle anime aujourd’hui Georges-Louis Bouchez, le président du MR…

La ténacité et la puissance charismatique de François Perin et de Jean Gol permirent au Rassemblement Wallon d’entrer dans le gouvernement de Leo Tindemans en 1974. Une régionalisation préparatoire put ainsi être mise sur pied, rendant la suite du processus inéluctable.

Le « Walen buiten » de l’Université de Louvain avait, quant à lui, entraîné la scission de la « famille » sociale-chrétienne. Les libéraux et les socialistes emboîtèrent le pas, respectivement en 1972 et 1978.

Avec la fixation de la frontière linguistique en 1962, la scission des partis traditionnels en deux ailes linguistiques et la réforme de l’Etat sur base des Régions et Communautés, la « Belgique de papa était bel et bien enterrée. Exit ce système unitaire contre lequel le Mouvement Populaire flamand, depuis la moitié du 19ème siècle, s’était âprement battu.

Pour la Flandre, cependant, l’objectif prioritaire était d’introduire l’autonomie culturelle. Son aversion profonde pour la mise sur pied d’une Région bruxelloise à part entière – à ses yeux, Bruxelles est historiquement une ville flamande – explique les tergiversations aux quelles donna lieu l’application de l’article 107quater de la Constitution reconnaissant les trois Régions.

Les Régions flamande et wallonne furent définitivement consacrées en 1980. Bruxelles dut attendre jusqu’en 1989.

Dès 1980, la Flandre fusionna ses institutions, en plaçant le régional dans le communautaire. Economie des moyens, efficacité et … stratégie: la « Communauté flamande » fonctionne ainsi avec un seul gouvernement et un seul parlement, tous deux établis à Bruxelles, décrétée « capitale de la Flandre ». Les matières dites « personnalisables » permettent à la Flandre d’encadrer sa minorité bruxelloise du berceau à la tombe. D’où l’importance que la Flandre accorde au concept de Communauté.

Entre-temps, le Rassemblement Wallon s’était scindé, suite au « virage à gauche » de son président, Paul-Henry Gendebien. S’il n’avait tenu qu’à lui, François Perin aurait mis la clé sous le paillasson et s’en serait retourné à ses chères études. Mais il avait le souci de l’avenir politique de ceux qui l’avaient jusqu’alors loyalement suivi, dont Jean Gol.

Il savait que la vision de celui-ci avait évolué vers le libéralisme réformateur. Aussi lui donna-t-il le feu vert pour entamer la négociation avec les libéraux wallons, à la condition toutefois d’obtenir l’aval de deux personnes en qui il avait toute confiance quant au désintéressement et à l’option fédéraliste : Jean Rey – qui avait défendu cette option lors du fameux Congrès Nation Wallon d’octobre 1945 – et Robert Henrion. Le PRLw, Parti des Réformes et de la Liberté, vit ainsi le jour, fin 1976. Jean Gol allait y jouer un rôle de premier plan.

D’une incroyable lucidité, François Perin avait conscience que, pour la Flandre, le fédéralisme n’était pas une fin en soi, mais un pas devant lui permettre de progresser sur la voie de l’indépendance. Après l’échec du pacte institutionnel d’Egmont, en 1982, il décida donc de démissionner spectaculairement de la fonction sénatoriale, considérant que, en conscience, il ne pouvait plus rester « représentant d’un pays qui n’existe plus », miné par le nationalisme flamand.

Je fus très proche de Jean Gol, lorsqu’il devint président du PRL au début de 1980. Les nombreuses conversations que j’eus avec lui témoignaient également d’un large scepticisme quant à la viabilité de la Belgique.

En mars 1983, François Perin publia dans l’hebdomadaire Pourquoi Pas?, un article intitulé « Et si les Flamands proclamaient leur indépendance? ». Quelques jours plus tard, il reçut de Jean Gol, alors vice-Premier ministre et ministre de la Justice, le petit mot manuscrit suivant : « Je suis d’accord à 100% avec votre article. Mais le délai est sans doute un peu plus long ; je ne suis pas fonctionnellement en position d’exprimer publiquement mon accord. J’agis cependant chaque jour pour préparer cette échéance et une réponse francophone de survie digne, raisonnable et dans l’ordre. »

Difficile d’être plus clair.

Comme François Perin, Jean Gol était convaincu que cette « réponse de survie » ne pouvait passer que par une intégration au sein de la République française. Il me l’adit à plusieurs reprises.

Alors qu’il était en poste à Paris comme Délégué de la Communauté française, Paul-Henry Gendebien eut l’occasion de déjeuner avec Jean Gol. Dans l’un de ses livres, il rapporte cet entretien : Il m’avoua qu’il ne croyait plus à la nation belge ni même à l’Etat. (…) C’est alors qu’il ajouta, et ceci compta, ce que j’avais déjà deviné sans difficulté : à savoir que notre avenir (…) serait français. (…) En manipulant (…) un certain nombre d’hypothèses, nous en arrivâmes bien vite à calculer le nombre de départements, de conseillers généraux et régionaux, de députés qui reviendraient à la Wallonie. (…) Nous évoquâmes aussi diverses formules d’association ou de réintégration dans la République, le précédent de l’Alsace-Lorraine n’étant pas sans intérêt. Dans la semaine qui suivit, j’appris de bonne source que Jean Gol avait eu – ce jour-là et le lendemain – des rencontres importantes avec des personnages qui n’étaient pas rien dans la politique française.

On comprend mieux, en lisant ces propos, pourquoi François Perin fut effondré en apprenant le décès de Jean Gol : Il était, à mes yeux, le seul homme politique belge ayant l’envergure nécessaire pour avoir l’écoute de Paris en cas de dislocation de la Belgique. Et voilà que cette carte majeure me claque dans la main !

Il ne fait aucun doute qu’un fossé béant sépare Jean Gol de Georges-Louis Bouchez. Une chose est d’honorer la mémoire de Jean Gol, une autre chose est de respecter vraiment son héritage intellectuel. Et celui-ci n’était pas frappé du sceau belgicain.

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