« Le Soir », David Coppi et Martine Dubuisson, 12 février 2022

Annelies Verlinden, ministre de l’Intérieur (CD&V) : « Après la gestion de la crise corona, il faut avancer dans une série de dossiers. » On n’oublie pas… la réforme de l’Etat. Et on commence par le transfert des soins de santé. « C’est prévu dans l’accord de gouvernement. » Le but, selon la chrétienne-démocrate : « Un Etat qui fonctionne mieux, où l’on évite blocages et disputes. »

Réforme de l’Etat, c’est parti ! En kern vendredi, la Vivaldi a donné le coup d’envoi d’un processus devant conduire à terme à une présumée meilleure organisation de l’Etat fédéral, ou de ce qu’il en restera. A suivre. Mais avant tout, l’accord de gouvernement prévoit de s’entendre sur une répartition plus optimale des compétences en soins de santé. Et ce n’est pas un détail. Annelies Verlinden, ministre de l’Intérieur, CD&V, a discuté méthode de travail avec ses collègues vendredi. Pour « Le Soir », elle donne le ton.

Vous souhaitez vous avancer sur le terrain institutionnel. On tourne la page covid ?

Cela, nous verrons, mais en tout cas, après la gestion de la crise corona, il faut avancer sur une série de dossiers préparant l’avenir. La réforme de l’Etat est importante pour nous tous, elle l’est pour mon parti. Nous voulons commencer les discussions. Surtout par rapport à la santé publique, les soins de santé. Je reviens sur la crise corona : on a vu qu’il peut y avoir différentes opinions sur la façon d’opérer, par exemple pour ce qui concerne les boosters pour les jeunes au-delà de 12 ans, la Flandre a opté pour la vaccination, pas le sud du pays. On voit la nécessité de pouvoir, quand c’est nécessaire, choisir chacun son chemin, sans dispute, en toute efficacité. Là, je pense aux soins de santé : la sixième réforme de l’Etat a donné lieu à des avancées intéressantes dans la répartition des compétences, mais tout cela reste partagé entre le fédéral et les entités fédérées, c’est compliqué, il faut faire en sorte qu’à l’avenir, l’exercice des soins de santé soit proche des citoyens concernés. On devra aussi parler du financement.

Votre idée, c’est donc de régionaliser le secteur.

Je me réfère à l’accord de gouvernement, il y est précisé que l’on veut des soins de santé proches des patients, proches des citoyens, et il est spécifié, entre parenthèses dans le texte, que cela doit se passer au niveau des « entités fédérées ». Donc, commençons à y travailler. Sachant qu’il y a plusieurs niveaux de discussion : l’exercice des soins de santé, le financement dans un deuxième temps, plus largement l’efficacité de notre Etat, car il y a trop de discussions, sur trop de sujets, entre l’autorité fédérale et les entités fédérées. On perd beaucoup de temps, beaucoup d’énergie. Il faut améliorer cela. Rechercher l’efficacité. Prenez les soins de santé, un exemple parmi d’autres : le personnel des maisons de repos est financé par les Communautés, les kinés indépendants qui y travaillent dépendent, eux, du fédéral… Nous devons mettre fin à ce genre de contradiction.

Il reste que lors de la crise corona, on s’est beaucoup interrogés à propos du nombre de ministres de la Santé dans notre pays. En scindant les soins de santé, ça ne va pas forcément s’arranger.

Il faut distinguer les situations de crise : dans ce cas, je crois fortement qu’il faut coordonner au plan fédéral, que la concertation est nécessaire, par exemple sur l’approvisionnement en vaccins, sur les besoins des hôpitaux, le nombre de lits disponibles, etc. Pour le reste – et ce n’est pas une critique ou un reproche –, je rappelle que du côté flamand, nous avons un seul ministre de la Santé.

Globalement, on va toucher, à nouveau, au système de sécurité sociale…

Oui, mais je crois vraiment que, vu le contexte financier actuel, nous ne pouvons plus nous payer le luxe d’avoir des politiques où l’on peine à trouver des accords, où ça traîne. En voulant que tout le monde dans ce pays s’organise de la même façon, on finit par ne pas avancer et par se disputer. Nous devons tenir compte des différences d’opinion. Prenez les propos de Paul Magnette sur l’e-commerce, c’est un exemple : tout de suite ça provoque une polémique, trop de débats prennent un tour communautaire, dès lors on perd du temps, de l’énergie, d’où l’intérêt de mieux structurer les compétences, d’avoir la possibilité d’avancer chacun comme on l’entend dans certains domaines.

Certains en Flandre souhaitent régionaliser par ailleurs tout ce qui a trait au marché de l’emploi…

A cet égard, il faut relever que l’on s’est mis d’accord déjà sur l’idée d’exercer les compétences fédérales de façon asymétrique : les ministres responsables, Hilde Crevits en Flandre, et Pierre-Yves Dermagne au fédéral, avancent avec des accents différents selon les Régions sans besoin, pour cela, de toucher à la Constitution, donc sans réforme de l’Etat. C’est une réalité : les marchés de l’emploi en Flandre et en Wallonie sont différents, il est normal d’en tenir compte, et de voir comment on peut agir chacun dans son propre contexte. Vous savez, il y a beaucoup d’émotion autour du débat sur la réforme de l’Etat, mais si on le considère de façon plus neutre, plus factuelle, c’est autre chose : des Etats fédérés forts, ce sera mieux pour tout le monde, mieux pour le pays. Il faut responsabiliser, et il faut s’aider, cela va ensemble.

Le CD&V, votre parti, réclame de transférer certains départements régaliens, comme la justice.

Moi, je suis là pour trouver une solution avec mes partenaires de la Vivaldi sur la base de l’accord de gouvernement. Le reste, cela pourra peut-être constituer un enjeu en vue des prochaines élections, en 2024, mais ça, c’est une autre histoire. Dans un premier temps, notre responsabilité est d’exécuter ce qui a été convenu dans l’accord de gouvernement.

Vous dessinez là une négociation sereine, constructive, limitée à la Santé publique, mais l’on pressent que votre parti ira plus loin en vue des prochaines élections…

… On peut l’imaginer.

… Ce sera donc l’épreuve de force à un moment donné.

Ecoutez, le temps file, moi je demande simplement que nous appliquions maintenant l’accord de gouvernement, de manière sereine. Evidemment, si l’on commence déjà à penser à la campagne électorale, nous n’arriverons nulle part.

Estimant qu’en 2023, ce sera déjà la campagne, on suppose donc que, pour ce qui concerne le transfert des soins de santé, vous voulez que les textes de lois soient prêts avant cela, cette année.

S’entendre, rédiger les textes, aller au conseil d’Etat, cela prend du temps, nous devons donc travailler sans attendre. En Comité de concertation récemment, nous avons décidé de mettre en place des groupes de travail mêlant des représentants du fédéral et des entités fédérées sur une série de sujets, comme les soins de santé, le climat et l’énergie, la mobilité et la politique de l’emploi. Il faut faire un tour de table, écouter, comprendre, puis chercher à conclure des accords.

 « Off the record », du côté francophone, plusieurs soutiennent que si l’on parle du transfert de compétences, il faudra engager en même temps des discussions sur le financement, notamment sur les clés nord-sud de répartition des dotations…

C’est lié, il y aura un débat là-dessus finalement mais d’abord, nous devons nous entendre sur la façon de nous organiser.

Les francophones demanderont de l’argent contre des transferts…

Comme cela fut le cas dans le passé. Rien n’est exclu. Mais n’anticipons pas.

Quid de David Clarinval, votre alter ego en charge de l’institutionnel dans la Vivaldi ?

Nous travaillons ensemble.

Il partage vos vues sur le transfert des soins de santé ?

Cela figure dans l’accord de gouvernement.

Georges-Louis Bouchez, président du MR, défend l’idée d’une Belgique unitaire, où l’on refédéralise des compétences.

Il peut avoir ses convictions, de même que des gens dans mon parti ont des idées plus « radicales » que les miennes. Le président de mon parti s’exprimera sans doute à un moment donné. En attendant, il y a sept partis dans cette majorité, il est important de suivre ce qui a été consigné dans l’accord de gouvernement.

Au fait, la réforme de l’Etat sera précédée d’une consultation, en ligne, des citoyens.

Oui. Les gens ne devront pas répondre par oui ou par non à une série de questions, l’idée est d’écouter quelles sont leurs idées, leurs demandes. L’opération devrait durer cinq à six semaines, en avril-mai. Nous analyserons les résultats. Si un thème émerge, nous devrons en tenir compte, poursuivre les discussions à la Chambre.

Derrière tout cela, quelle est votre vision pour l’architecture de l’Etat ? Quatre Régions ?

En tant que ministre, si je devais me prononcer, je pourrais donner l’impression que je ne suis pas ouverte aux différentes opinions… Il n’est pas impossible que je me positionne plus tard, le moment venu, mais là, nous devons tous garder notre calme. Quant au schéma des quatre Régions, ça peut être une formule, mais alors que fait-on avec Bruxelles ? On peut utiliser l’étiquette « quatre Régions », mais l’on sait que Bruxelles est partagé, il y a les langues, les écoles, le financement, la culture, les institutions de soins de santé néerlandophones… Donc, vous voyez, ce n’est pas si simple.

Vous vous situez où au sein du CD&V entre les modérés et les confédéralistes ?

Il faut être réaliste, il n’y aura pas de « splitsing » du pays dans les dix prochaines années. L’on a vu l’élan de solidarité lors des inondations, les pompiers qui sont venus de Gand…

Soit, mais le fait que le fédéral ait octroyé un prêt à la Wallonie, pas un don, ça a choqué au sud du pays, en coulisse.

J’en suis bien consciente. Dans le cadre législatif actuel, le prêt, c’est l’outil que nous pouvions utiliser, mais on peut y réfléchir pour le futur. Quoi qu’il en soit, il faut un pays qui fonctionne et ça ne marchera pas si on le fragmente de tous côtés. Ce n’est pas les uns contre les autres. On peut plaider pour des soins de santé plus proches des gens et en même temps se dire que s’il y a une crise, comme les inondations, c’est bien nécessaire d’avoir un gouvernement fédéral pour prendre les choses en main. Comment dire… Dans mon cas, on peut être une bonne Flamande, et une ministre fédérale qui essaie d’organiser le pays.

Vous n’êtes pas pour sa disparition.

Non. C’est notre responsabilité de faire en sorte qu’il fonctionne mieux, que l’on évite les disputes et les blocages incessants.

L’idée de Bart De Wever d’unir Flandre et Pays-Bas, ce n’est pas votre plan ?

C’est une idée intéressante mais ce n’est pas mon plan. Je ne suis pas convaincue que la majorité des Flamands y est favorable. Et je ne sais pas non plus si c’est ce que voudraient les Hollandais !

Régionaliser l’Intérieur, votre département, vous l’imaginez dans la prochaine réforme de l’Etat ?

Je n’y suis pas favorable aujourd’hui.

Analyse: ce n’est qu’un début

Par David Coppi et Martine Dubuisson

Dans sa nouvelle édition, le processus de réforme de l’Etat est nimbé de bonnes intentions. Il s’agit, entend-on généralement, de mieux faire fonctionner l’Etat fédéral, de retrouver de la rapidité et de l’efficacité dans la prise de décisions. C’est le propos au fond d’Annelies Verlinden dans nos colonnes. « Plus de responsabilité, plus d’autonomie, c’est plus d’entraide », ose-t-elle en substance, insistant en effet sur l’efficacité de l’Etat. Tout cela au moment où la Vivaldi, en kern vendredi, a donné le coup d’envoi des travaux devant nous conduire in fine, à l’horizon 2024-2025, à la conclusion d’une septième réforme de l’Etat, avec, au passage, dans les prochains mois, une consultation citoyenne, en ligne, pour « faire remonter les idées et les demandes des gens ».

Pas si simple, évidemment. On est en Belgique. Avant même de (tenter de) se lancer dans des négociations en bonne et due forme entre partis, au détour des élections législatives de 2024, il est question de transférer les soins de santé (l’exercice des soins ; pour le financement, on verra plus tard) aux entités fédérées, et ainsi d’achever le travail entamé par la sixième réforme de l’Etat. Annelies Verlinden se réfère à l’accord de gouvernement, qu’elle entend, dit-elle, appliquer. Mais qui, pour d’autres, n’est pas moins interprétable : voyez le sort fait au chapitre ayant trait à la sortie du nucléaire, qui semblait acquise, et qui ne l’est plus forcément aujourd’hui. Or, en l’espèce, on voit mal les francophones embrayer sans barguigner. Le MR de Georges-Louis Bouchez, tendance Belgique, plaide en faveur d’un renforcement de l’étage fédéral. Le PS de Paul Magnette, même s’il est plutôt régionaliste en principe, n’y réfléchira pas moins très sérieusement avant de mettre le doigt dans l’engrenage. Imaginez le tir au canon du PTB à gauche sur l’air : « Ils scindent les soins de santé, la Sécu, levons-nous camarades ! ».

Ajoutez que le transfert de l’exercice des soins de santé n’est qu’un début. On pressent derrière – et Annelies Verlinden, pas la plus radicale dans son parti, ne s’en cache pas – que les cahiers de revendications en Flandre, notamment au sein de son CD&V, vont s’étoffer en vue de 2024. Ne parlons pas de la N-VA, ni bien sûr du Belang. Bref, nous allons vraisemblablement vers une épreuve de force institutionnelle, autant le savoir. Et à ce stade, notons-le, l’impréparation des francophones, la désunion dans les rangs, est inquiétante, vu l’enjeu qui vient.

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