Jules Gheude, essayiste politique (1)

Il y a exactement deux ans – c’était le 6 avril 2018-, Emmanuel Macron était en visite au CHU de Rouen à l’occasion de la présentation du plan autisme du gouvernement. Interpellé par une soignante au sujet du manque de moyens des hôpitaux, le président français avait eu cette réponse très néolibérale : À la fin c’est vous qui les payez aussi, vous savez. Y a pas d’argent magique. Un pays qui n’a jamais baissé son déficit public et qui va vers les 100% de dette rapportée à son produit intérieur brut… c’est vos enfants qui le payent quand c’est pas vous.

Aujourd’hui, le même Emmanuel Macron s’engage à venir à bout du coronavirus, quoi qu’il en coûte. Autrement dit, avec de… l’argent magique !

Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, vient d’ailleurs d’annoncer un plan d’urgence de 750 milliards d’euros pour faire face aux répercussions de la pandémie sur l’économie.

Un « argent magique » qu’il faudra toutefois bien, tôt ou tard, rembourser.

Dans une interview accordée ce 7 avril par Georges-Louis Bouchez à « La Libre Belgique », le président du MR n’hésite pas à briser une lance en faveur du libéralisme et de la globalisation. Une position où l’influence prédominante de l’argent se fait sentir.

Il suffit de lire l’ouvrage « M. le Président – Scènes de la vie politique 2005-2011 », que Franz-Olivier Giesbert a consacré à Nicolas Sarkozy en 2011 (Flammarion), pour comprendre que l’engagement de certains en politique relève plus d’une véritable addiction à l’argent que d’un quelconque idéal.

Or, comme l’avait si bien dit Albert Camus : Il n’y a ni justice ni liberté possibles lorsque l’argent est toujours roi.

De cet argent-roi, François Perin s’est, lui aussi, toujours méfié. Lorsqu’il toucha son premier billet de mille francs, il en fit une cocotte en se disant : Toi, mon ami, tu ne deviendras jamais l’esclave de l’argent !

L’intéressé n’eut d’ailleurs de cesse de fustiger la doctrine néolibérale. J’étais présent au Comité permanent du PRL (Parti des Réformes et de la Liberté), réuni à Liège le 20 juin 1981, lorsqu’il formula les « remarques générales sur l’orientation duPRL » :

En 1981, Georges-Louis Bouchez n’était pas encore né, mais les propos de François Perin collent toujours à l’actualité :

Sous l’influence d’auteurs sur l’oeuvre desquels il faudra que le PRL s’explique clairement, tels que Milton Friedman et Henri Lepage, certains « jeunes loups » se jettent dans un radicalisme idéologique agressif au terme duquel, en débarrassant les entreprises de toutes servitudes, le jeu du marché de l’offre et de la demande relancera miraculeusement notre économie. (voir « Le Soir » du 5 mars 1981, l’article sur Guy Verhofstadt, président des Jeunes PVV). (…) Il faudrait supprimer, paraît-il, l’ordre des médecins, bon le réformer, ce qui serait souhaitable pour mieux faire respecter la déontologie pour protéger les malades, on lit même qu’il faudrait privatiser complètement l’enseignement, les services publics en général pour que « chacun paie le coût réel des services qu’il demande » : exaltant retour à la foire d’empoigne, au mur d’argent et à l’exploitation sans frein de l’homme par l’homme. (…) Puisqu’on dit ce jeune poulain capable de succéder à Willy De Clercq, voilà le PRL confronté, comme alter ego, à un jeune disciple d’avant-garde… de Frère-Orban ! A part cela, ce jeune PVV récuse l’étiquette de conservateur qu’il laisse à Eric Van Rompuy, le président des Jeunes-CVP. En effet, le mot n’est plus adéquat : ce libéralisme radical (ce qualificatif aurait un sens diamétralement opposé à celui qu’il avait au début de ce siècle) n’est pas « conservateur » du progrès social du XX e siècle, il est simplement réactionnaire. En appliquant ce radicalisme intégral à l’échelle du monde, pourquoi le capital resterait-il investi en Europe et pourquoi ne préférerait-il pas radicalement les pays sous-développés, bien pourvus de matières premières et… d’une main –d’œuvre à très bas salaire ?

Il est curieux que les économistes libéraux, aussi embarrassés que les autres sur les causes de la crise et les remèdes, mettent si peu l’accent sur la responsabilité du capitalisme multinational dans les difficultés actuelles des sociétés industrielles européenne et nord-américaines. On ne voit pas pourquoi, obéissant au mécanisme du marché mondial, le capitalisme privé s’acharnerait à reconvertir et à adapter une région de vieille industrialisation ! Le jeu de l’offre et de la demande aboutit plutôt à sa désertification. L’argent n’a pas d’odeur ; il n’a pas de frontière non plus : il voyage rapidement d’un bout à l’autre du monde. Les hommes et les femmes qui travaillent n’ont pas la mobilité des marchandises : ils participent à des « cultures » enracinées dans l’espace et le temps ; ils ont des affections, des émotions, des affinités. Si la valeur marchande est la valeur suprême, ils ne sont plus que des objets… qu’on déplace ou qu’on jette parce que hors d’usage.

Est-ce naïf d’avoir cru que le libéralisme avait foncièrement pour but la libération et l’épanouissement de la personne humaine ? Il fallait débarrasser celle-ci des despotes politiques et des obscurantistes culturels. Quelle merveilleuse aventure que fut la leur ! Mais aussi que d’échecs dramatiques : les libertés toujours relatives et susceptibles d’approfondissement n’ont fait la conquête que d’un petit quart du monde à la fois contre l’État et… grâce à l’État.

Faut-il réécrire que les libéraux ne se sont méfiés que de l’État (despotique) mais ont oublié de se méfier de l’argent qui peut être, lui aussi, liberticide, si aucun contrepoids ne vient annuler ses excès ? Faut-il candidement ou hypocritement fermer les yeux sur le capitalisme prédateur, à la fois exploiteur et gaspilleur, qui rendra notre planète invivable pour les générations futures ?

Nul ne peut prédire aujourd’hui les conséquences exactes que la crise du coronavirus aura sur nos modèles économiques et sociaux. Sans doute bien des codes en sortiront-ils chamboulés.

Et si, comme Albert Camus, le rêvait, ce monde cessait d’être celui des policiers, des soldats et de l’argent pour devenir celui de l’homme et de la femme, du travail fécond et du loisir réfléchi ?

Il faut en finir avec l’universelle mascarade. On consacre 3,6 milliards d’euros pour remplacer nos avions de combat (valeur initiale), alors que nos hôpitaux manquent cruellement de moyens. Et c’est sur les dons que l’on compte pour faire progresser la recherche médicale…

Sur LN24, Elio Di Rupo, le ministre-président wallon, déclare : Il faut être honnête : tout le monde va devoir perdre une partie de ses revenus. Tout le monde, vraiment ?

Selon le politologue de l’ULB, Pascal Delwit, les autorités publiques n’ont pas bien géré la crise. Une chose, en tout cas, est sûre : la Première ministre Sophie Wilmès semblait bien embarrassée, ce 16 avril, lors de la séance des questions à la Chambre, après la communication ratée au niveau des visites dans les maisons de repos. Et la ministre de la Santé, Maggie De Block, se trouve de plus en plus exposée aux critiques.

Tout cela, comme d’habitude, se terminera par une commission d’enquête parlementaire, avec crêpage de chignon sur fond communautaire. Car lorsque le coronavirus aura disparu, le virus belge, lui, sera toujours bien présent. Et celui-là, nous le savons, est incurable !

(1) Dernier livre paru : « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge », Editions Mols, 2019.

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