On trouvera ici l’opinion de Jules Gheude, publiée sur le site de « La Libre », ce 15 février 2021 : https://www.lalibre.be/debats/opinions/l-eveil-de-la-wallonie-risque-de-se-faire-attendre-longtemps-602a2a159978e2610a9c7db1

La « gréviculture » empêche les Wallons de se réveiller depuis 1960. Tout comme les droits du travail acquis auxquels on ne peut toucher une ligne sans perpétrer un crime de lèse-majesté.

Lancé en 2005 par le gouvernement wallon pour opérer le redressement de la Wallonie, le Plan Marshall a connu diverses versions. Il y eut aussi le Contrat d’Avenir.

Tout cela pour reconnaître aujourd’hui que ces initiatives n’ont pas rencontré l’adhésion suffisante et qu’il convient d’imaginer une nouvelle formule ; une formule dont l’appellation témoigne de l’intérêt que nous portons à la politique menée par les instances de la Francophonie : « Get up Wallonia ! »…

« Lève-toi, réveille-toi, Wallonie ! »

Cela me rappelle le titre de l’essai que j’ai fait paraître en 2009 aux Éditions Mols : « Quand les Wallons s’éveilleront… »

Il est utile de revenir ici sur les raisons réelles et objectives de ce qu’il faut bien qualifier d’échec.

La volonté politique est un facteur essentiel. Le chancelier allemand Gerhard Schröder nous l’a montré en remettant l’Allemagne sur les rails en moins de cinq ans.

Encore faut-il que la volonté politique soit relayée par l’ensemble de ce qu’il est convenu d’appeler « les forces vives ». Que celles-ci, au nom de l’intérêt supérieur, acceptent, quelles que soient l’idéologie qu’elles incarnent, de soutenir les mesures proposées, fussent-elles douloureuses.

C’est ici que le bât blesse en Wallonie.

Dans une interview accordée à « La Libre Belgique », le 25 juin 2016, Philippe Suinen, alors patron de l’Awex (Agence wallonne à l’Exportation), a eu l’honnêteté de le reconnaître : « Les grèves, voilà le plus grand problème de la Wallonie ». On sait l’influence exercée par l’intéressé dans la sphère socialiste. Il fut notamment chef de cabinet du vice-Premier ministre Elio Di Rupo.

Le fait est que, depuis la grande grève de l’hiver 1960-61, l’étiquette « gréviculture » nous colle à la peau et qu’elle handicape fortement la politique de régionalisation revendiquée par les responsables wallons et mise en place à partir de 1980.

Depuis 1980, en effet, les dirigeants wallons disposent des outils qu’ils ont souhaités pour opérer le redressement économique de la Région, outils qui n’ont d’ailleurs pas cessé de s’accroître au fil des diverses réformes de l’État (notamment la régionalisation du Commerce extérieur en 1988).

Mais disposer des outils ne suffit pas. Encore faut-il qu’on puisse les utiliser sans entraves excessives.

Premier parti de Wallonie, le PS doit compter avec le syndicat puissant qui lui est proche, la FGTB, et pour lequel toute remise en question des « droits acquis » est considérée comme un crime de lèse-majesté.

À deux exceptions près, le PS se trouva à la barre du gouvernement de la Région wallonne de 1980 à 2014. Son influence dans la gestion des affaires fut donc déterminante. Mais que de fois ne fut-il pas contraint de composer avec le syndicat ?

Le lucide François Perin avait bien perçu la situation intenable dans laquelle la Région wallonne allait évoluer. Dans le journal « La Meuse » du 18 avril 1981, il écrivait :

« Quant aux syndicats wallons intraitables, brandissant ‘leurs droits acquis’ qui n’ont plus de débiteur solvable (…), se rendent-ils compte qu’ils sont les alliés objectifs du séparatisme flamand ? Le journal ‘De Standaard’ argumente depuis des mois, sinon des années, contre la solidarité avec les Wallons en invoquant régulièrement les excès des syndicalistes wallons, persuadant les Flamands qu’on ne peut faire face à la crise avec ces Wallons insensés et irresponsables. (…) Les Wallons pourraient se retrouver indépendants à leur corps défendant, contraints à une discipline dont ils n’ont aucune idée, devenant eux-mêmes les débiteurs de leurs fameux ‘droits acquis' ».

110 jours de grève en 2017 contre 39 côté flamand

Les sages sont, hélas, rarement écoutés!

Aujourd’hui, le constat de François Perin trouve un écho retentissant. La Région wallonne, aux dires de son ministre-président Elio Di Rupo, est confrontée à une situation budgétaire « abyssale », que l’extinction progressive des transferts financiers en provenance de Flandre — 7,5 milliards au minimum ! — ne manquera pas d’aggraver.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Courrier hebdomadaire du Crisp « Grèves et conflictualité sociale en 2017 », les Wallons ont totalisé, cette année-là, 110 jours de grève contre 39 pour les Flamands.

Il serait naïf de miser sur un changement de cap syndical, alors que l’extrême gauche, avec le PTB, ne cesse de progresser.

Voilà pourquoi l’éveil tant espéré de la Wallonie risque de se faire attendre longtemps.

On sait que la coalition Vivaldi doit s’atteler à mettre une 7ème réforme de l’État sur les rails. On sait aussi que, depuis les années 1990, la Flandre entend aller vers un confédéralisme à deux États — Flandre et Wallonie — assurant, pour ce qui concerne les matières dites « personnalisables », la cogestion de Bruxelles (chaque Bruxellois, indépendamment de sa langue et de son origine, étant invité à choisir entre le paquet flamand et le paquet wallon).

Si ce schéma devait voir le jour, il ne faudrait pas longtemps à la Flandre pour déclarer l’échelon central belge totalement superflu.

Une chose, en tout cas, est sûre : le système fédéral n’est plus possible dès l’instant où l’une des entités fédérées, en l’occurrence la Flandre, est devenue une Nation, qui n’entend plus se soumettre aux règles de la solidarité.

Quant à l’avenir de la Wallonie, qu’il s’inscrive dans une option confédérale ou séparatiste, il ne semble pas amené à se dessiner avec des couleurs pastel.

Récemment, Thomas Demine, le secrétaire d’État PS à la Relance, confiait à « Knack » être « jaloux de l’esprit d’entreprise de la Flandre ».

Dès les années 1960, la Flandre a, en effet, misé sur un réseau dense de PME dynamiques et innovantes, dont elle a tout fait pour alléger la gestion.

Les cerveaux ne manquent pas en Wallonie, ni la volonté d’entreprendre. Mais les leaders syndicaux devraient enfin cesser de considérer les patrons comme des exploiteurs capitalistes !

Dernier livra paru : « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge », Éditions Mols, 2019.

Titre de la rédaction. Titre original: « L’avenir de la Wallonie ne semble pas amené à se dessiner avec des couleurs pastel »

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