Jules Gheude, essayiste politique (1)

Annelies Verlinden (CD&V) et David Clarinval (MR) sont notamment chargés, au sein de la coalition Vivaldi, de mettre en œuvre le chantier d’une nouvelle réforme de l’Etat, la 7ème, pour 2024.

Ce qui s’est passé, ce mercredi 17 février, révèle qu’en la matière, on n’est pas sorti de l’auberge et que l’on peut s’attendre, de nouveau, à de belles empoignades entre le Nord et le Sud.

Impossible d’en sortir si, du côté francophone, on s’obstine à méconnaître le fait que la Flandre n’est plus une entité fédérée dès l’instant où elle est devenue une Nation. Cette réalité, indéniable, est cause de l’échec du fédéralisme belge.

Dès le début des années 90, alors que le concept « fédéralisme » venait à peine d’être introduit dans la Constitution, la Flandre manifesta sa volonté de passer à la vitesse supérieure en suggérant, par la voix de son ministre-président de l’époque, le CVP Luc Van den Brande, d’adopter le système confédéral. Et celui-ci, comme le confirmèrent les résolutions adoptées par le Parlement flamand en 1999 (la N-VA n’existait pas encore !), reposait clairement sur deux piliers  – un Etat flamand et un Etat wallon – cogérant Bruxelles. Quant à l’échelon central belge, il se voyait réduit à une peau de chagrin.

Bruxelles, le nœud gordien

Bruxelles, c’est la Jérusalem belge. Pour la Flandre, cette ville « historiquement flamande » est sienne, même si, au fil du temps, elle est devenue, à 90% de sa population, francophone.

D’où la réticence éprouvée en 1970 à la reconnaître comme une Région à part entière.

L’article 107 quater de la Constitution, consacrant officiellement les Régions flamande, wallonne et bruxelloise, fut adopté avec, du côté flamand, l’intention manifeste de ne jamais l’appliquer pour ce qui était de Bruxelles.

Il fallut attendre dix-huit ans pour que, en échange de la capitulation francophone sur les Fourons – l’affaire Happart -, Bruxelles sortît enfin des limbes.

De façon à pouvoir encadrer sa minorité du berceau jusqu’à la tombe via les compétences dites « personnalisables », la Flandre a, dès 1980, fusionné le régional et le communautaire – économie des moyens -, en faisant de Bruxelles, enclavée dans son territoire, sa capitale. Stratégie claire, qui accorde la primauté à la notion de « Communauté ».

On assiste, ces derniers temps, à des prises de position wallonnes en faveur d’un schéma institutionnel composé de quatre Régions : Flandre, Wallonie, Bruxelles et Ost-Belgien. Les ultra-régionalistes wallons ont, est-il besoin de le rappeler, toujours abhorré cette Communauté française, coupable, à leurs yeux, de freiner l’émancipation identitaire de la Wallonie.

Cette option d’une Belgique à quatre Régions n’est évidemment pas envisageable du côté flamand.

C’est ce qu’a voulu indiquer la ministre Verlinden en présentant, ce 17 février, à l’Ugent, une réforme de l’Etat sur base d’un « modèle 2 +2 », à savoir deux « deelstaten » – Flandre et Wallonie – et deux « deelgebieden » – Bruxelles et Ost-Belgien.

Les réactions francophones ne se sont pas fait attendre. Rappelant qu’il est prévu d’organiser un large débat démocratique sur ce sujet, impliquant notamment les citoyens, la société civile et les milieux académiques, ainsi qu’un dialogue entre les représentants politiques, le ministre Clarinval a souligné qu’on ne pouvait nier aux Bruxellois l’acquis d’une Région à part entière.

De son côté, Sophie Wilmès, ministre MR des Affaires étrangères, estime que considérer Bruxelles comme une sous-entité n’est pas une option.

Son de cloche identique du côté de Rudy Vervoort, le ministre-président PS de la Région bruxelloise : C’est un marché de dupes où Bruxelles se retrouve au milieu du jeu de quilles. Chacun, régionalistes et communautaristes, vient avec sa partition. En réalité, les choses sont claires : les Flamands négocient deux Communautés et les francophones imaginent négocier quatre Régions. Pour moi, le modèle à quatre régions n’a de sens que si tout le monde entre dans ce schéma-là.

Trois choses paraissent cependant claires : ceux qui, tel Georges-Louis Bouchez, le président du MR, rêvent d’un nouveau « fédéralisme d’union », se fourvoient. Son homologue CD&V, Joachim Coens, a clairement fait savoir qu’il n’était pas question de remettre le dentifrice dans le tube, ni de cautionner un projet à la sauce belgicaine. Des mots qui vont, sans ambiguïté, dans le sens du nationalisme flamand.

L’autre élément est la situation budgétaire abyssale, pour reprendre le terme utilisé par le ministre-président wallon Elio Di Rupo, à laquelle est confrontée la Wallonie. Une situation que ne manquera pas d’aggraver encore l’extinction programmée des transferts financiers en provenance de Flandre (7,5 milliards d’euros au minimum !). L’éveil wallon (« Get up Wallonia ! ») risque bien de se faire attendre longtemps.

Dernier élément : Le démantèlement de la Belgique est un processus irréversible. Voilà pourquoi la réflexion  doit se porter aussi sur le scénario d’avenir post-belge.

(1) Dernier livre paru « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge », Editions Mols, 2019.

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