Une opinion de Jules Gheude

Quelle mouche a piqué Joachim Coens ?  Dans le journal « Het Laatste Nieuws », le président du CD&V suggère de rebâtir totalement la Belgique en s’inspirant du modèle suisse. Sauf que…

1° la Confédération helvétique remonte au 13e siècle : association progressive des cantons. La Belgique, quant elle, ne vit le jour qu’en 1830, et de manière totalement artificielle. Le ciment, dans les deux cas, ne présente pas la même consistance… ;

2° la Confédération helvétique est une République, non un Royaume ;

3° aucun des 26 cantons ne se présente en concurrent direct de la Nation helvétique. La Flandre, elle, s’est clairement érigée en Nation propre ;

4° la capitale officielle de la Confédération helvétique, Berne, ne pose aucun problème. Bruxelles, elle,  est notre Jérusalem.

La seule similitude entre la Suisse et la Belgique réside dans la présence de plusieurs langues nationales : 4 en Suisse (français, allemand, italien, romanche), 3 en Belgique (français, néerlandais, allemand). Mais la manière d’aborder la problématique linguistique est bien différente.

En Suisse, l’institution « régionale » de type belge, donc ethno-linguistique, n’existe pas ; il n’y a pas de région de Suisse romande, ni de Suisse alémanique, ni de Suisse italique, ni de Suisse romanche. Qui plus est, les frontières cantonales n’épousent pas les frontières linguistiques ! Il y a des cantons bilingues : Berne, Fribourg, Valais, Grisons… Et il n’y a qu’un paragraphe dans la Constitution suisse qui traite de la question linguistique, laquelle est du ressort des cantons. L’alinéa 2 de l’article 70 stipule en effet : «Les cantons déterminent leurs langues officielles. Afin de préserver l’harmonie entre les communautés linguistiques, ils veillent à la répartition territoriale traditionnelle des langues et prennent en considération les minorités linguistiques autochtones. »

Ce qui séduit Joachim Coens dans le modèle suisse, c’est le fait que la gestion émane principalement des communes, qui oeuvrent de manière indépendante. Et de proposer d’appliquer ce système à ce qu’il appelle « la Suisse de la mer du Nord » : « Ce qui peut être fait localement est réalisé à ce niveau-là, c’est de la démocratie de première ligne. Ce qui ne peut vraiment pas être fait localement, alors nous le réalisons au niveau de la communauté. Et ce qui ne peut être géré par la communauté, nous le faisons ensemble au niveau fédéral. Nous ne démolissons pas la Belgique, mais nous la reconstruisons de fond en comble ».

Le président du CD&V perd toutefois de vue un élément fondamental. Au niveau fédéral suisse, il n’y a pas un camp germanophone opposé à un camp francophone (arbitré par un camp italophone). Ce sont les Cantons qui constituent la base « fédérale » du système suisse, pas les communes ! Cantons dont nombre ont été des Etats quasi-souverains pendant de siècles, dans le cadre du Saint-Empire germanique. C’est à partir de Napoléon que la Suisse est passée d’un système d’Etats-cantons « confédérés » à un système « fédéral » (établi en 1848, après un petit conflit violent).  

Joachim Coens se garde bien aussi de dire comment il conçoit la gestion de Bruxelles.

Son parti est celui qui, au début des années 90, par la voix de Luc Van den Brande, alors ministre-président flamand, avança l’idée d’un confédéralisme à deux Etats (Flandre et Wallonie) cogérant Bruxelles. Idée qui fut ensuite approuvée par le Parlement flamand en 1999 et qui constitue aujourd’hui le fondement du projet institutionnel défendu par la N-VA.

Récemment, on a aussi entendu la ministre de l’Intérieur CD&V, Annelies Verlinden, exposer un projet « 2 + 2 », soit deux « deelstaten » (Etats fédérés), Flandre et Wallonie, et deux « deelgebieden » (entités fédérées », Bruxelles et OstBelgien.

Bruxelles, on le voit, demeure le nœud du problème et Joachim Coens n’apporte aucune solution pour le trancher.

La Confédération helvétique est aussi connue pour son recours fréquent aux votations : le peuple est amené à se prononcer sur les sujets essentiels. Appliqué en Belgique, le système ne manquerait pas de faire apparaître distinctement le clivage communautaire. Loin de consolider l’Etat, il l’affaiblirait… Qu’on se souvienne de la seule consultation populaire jamais organisée en Belgique, lors de la Question royale !

Sur le plan historique, nous l’avons rappelé, la Confédération helvétique remonte au 13e siècle. Aujourd’hui, sa Fête nationale, fixée au 1er août, se réfère au Pacte fédéral de 1291, acte fondateur de la Confédération, conclu par les représentants des trois cantons primitifs. Rien à voir avec le Royaume de Belgique, créé en 1830, par la volonté des grandes puissances européennes pour contrer la France…

L’esprit est également tout fait différent : république vs monarchie. Le président de la Confédération helvétique est le membre du Conseil fédéral qui conduit le gouvernement en tant que primus inter pares. Le poste est assuré chaque année par un conseiller fédéral différent, élu lors de la session d’hiver par l’Assemblée fédérale.

Nous avons récemment expliqué pourquoi l’option d’une Belgique à 4 Régions relevait de la chimère. Celle proposée par Joachim Coens est, elle, proprement farfelue !

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