Jules Gheude

Il n’est pas courant d’assister à une conférence de presse où un ministre, assis à côté de son président de parti, annonce sa démission en précisant qu’il n’est plus en adéquation avec la ligne de sa formation politique.

Cette démission était prévisible. En décembre dernier, Jean-Luc Crucke avait, en effet, déclaré qu’il réfléchissait à l’attitude qu’il adopterait, le moment venu, à la suite du désaveu qu’il avait essuyé de la part de Georges-Louis Bouchez, le président du MR, et d’une partie des députés libéraux wallons, à propos de son décret fiscal.

Ce décret avait finalement été adopté, mais l’homme n’avait pas digéré la pilule. Aujourd’hui, il quitte la politique, avec l’espoir de pouvoir être nommé prochainement à la Cour constitutionnelle.

Le départ de ce poids lourd de la politique wallonne tombe au plus mauvais moment : celui où la Région wallonne se voit confrontée à une situation budgétaire que son ministre-président, Elio Di Rupo, qualifié lui-même d’ « abyssale ».

La Wallonie affiche un déficit ordinaire de 207 millions d’euros pour 2022, en ligne avec la trajectoire d’un retour à l’équilibre à la fin de la législature. Mais il convient toutefois d’ajouter à cela les dépenses liées à la crise sanitaire, aux inondations et au plan de relance. Au total, le solde brut à financer de la Région s’élève à 4,134 milliards d’euros, les recettes étant annoncées à 15,5 milliards, alors que les dépenses devraient atteindre 19,6 milliards.

C’est dans ce contexte que l’agence de notation Moody’s vient de dégrader la note de la Wallonie de A2 à A3. Pour la Cour des Comptes, cela pourrait compliquer l’accès de la Région aux marchés financiers. Et de pointer également l’explosion de la dette brute consolidée, qui pourrait dépasser les 45 milliards d’euros en 2026.

Dans un rapport rédigé avant les inondations, plusieurs experts ont tiré la sonnette d’alarme quant à la soutenabilité aléatoire du remboursement de la dette wallonne. Il y a quelques années, feu Jules Gazon, professeur d’Economie à l’Université de Liège, avait clairement évoqué un scénario à la grecque.

Pour succéder à Jean-Luc Crucke, Georges-Louis Bouchez   a porté son choix sur Adrien Dolimont, président du CPAS de Ham-sur-Heure, dont on apprend qu’il fut échevin à l’âge de 18 ans. Sera-t-il à la hauteur de la tâche colossale qui l’attend ?

Une 7ème réforme de l’Etat est programmée pour 2024 et l’aspect financier sera au cœur du problème, avec une Flandre prospère qui n’entend plus mettre la main au portefeuille pour se montrer solidaire d’une Wallonie qui, après plus de 40 ans de régionalisation et plusieurs plans de relance, n’est toujours pas parvenue à décoller.

Dès son arrivée à la tête du MR, Georges-Louis Bouchez a brandi le flambeau belgicain. Il est quasi le seul à porter fièrement un masque tricolore. Il est convaincu qu’il faut plus de Belgique (on devrait donc refédéraliser certaines compétences) et, alors que son comportement ne cesse de générer des tensions au sein de son propre parti, il rêve de réunifier la « famille » libérale avec l’Open VLD.

Comme Donald Trump, il twitte abondamment et se plaît dans l’arrogance et la provocation.

On vient d’en avoir une nouvelle démonstration avec sa phrase « J’ai plus de respect pour la constance d’Eric Zemmour que pour Valérie Pécresse », aussitôt fustigée par Daniel Ducarme.

Certes, Georges-Louis Bouchez précise ne pas partager les idées du polémiste français, condamné pour incitation à la haine raciale, Mais rien ne l’obligeait à le citer. On se retrouve ici dans la situation où Eric Zemmour fait référence à Pétain à propos des Juifs de France, suscitant la polémique que l’on sait.

Nul doute que Charles Michel aura apprécié la sortie de Georges-Louis Bouchez, lui que ne jure que par Emmanuel Macron…

Jean-Luc Crucke a précisé qu’il quittait la vie politique pour ne pas apparaître comme un diviseur au sein de sa formation politique.

A l’inverse de Georges-Louis Bouchez, Jean-Luc Crucke est un régionaliste convaincu, partisan d’une Belgique à 4, qui entraînerait de facto la suppression des Communautés.

Une option qui se respecte, mais dont nous avons déjà eu l’occasion de dire qu’elle relevait de l’utopie. La Flandre, en effet, a intégré d’emblée sa Région dans sa Communauté. Jamais elle ne renoncera à ce dernier concept, qui lui permet, via les matières dites « personnalisables », d’encadrer efficacement sa minorité bruxelloise, du berceau jusqu’à la tombe.

S’il est nommé à la Cour constitutionnelle, Jean-Crucke ne pourra plus s’exprimer sur le sujet. Il sera soumis au devoir de réserve.

La 7ème réforme de l’Etat verra-t-elle le jour ? Si les négociations devaient se solder par un échec, il ne resterait plus aux parties qu’à proclamer le divorce et en définir les modalités.

Proche de feu Jean Gol  – dont le Centre d’Etudes du MR porte le nom -, Jean-Luc Crucke serait alors, comme lui, pour l’option de l’intégration de la Wallonie à la France.

Je garde en mémoire cette réunion informelle à quatre suscitée par Daniel Bacquelaine en 2010 et à laquelle Jean -Luc Crucke assistait. Le but était de réfléchir à la manière, pour les mandataires réunionistes de tous les partis, de se voir régulièrement pour débattre de la question. Cela m’avait amené à rédiger une carte blanche  « Mandataires réunionistes de tous les partis unissez-vous ! », qui fut publiée par « Le Soir » : https://www.lesoir.be/art/d-20100128-W18R1W.

Un commentaire

  1. Enfin une autre excellente nouvelle.
    « Le départ de Jean-Luc Crucke, homme politique d’importance quitte la politique wallonne au moment ou Elio Di Rupo, Ministre-président, qualifie d’ « abyssale » la situation budgétaire de la Wallonie ». « Au point où l’agence de notation Moody’s dégrade la note de la Wallonie de A2 à A3 ».
    « Feu Jules Gazon, professeur d’Economie à l’Université de Liège, avait depuis longtemps évoqué un scénario de faillite à la grecque ».
    Il faut espérer qu’en 2024, lors de la 7ème réforme de l’Etat, la Flandre refusera toute solidarité envers la Wallonie qui, proche de la cessation de paiement, se verra acculée soit à passer sous les fourches caudines de Mère Flandre soit à appeler la France à son secours.
    Dans les deux cas l’existence du Belgium création du britannique Palmerston capotera.
    Georges-Louis Bouchez nouveau chantre belgicain n’y pourra rien . Vincent Van Quickenborne la dernièrement tancer à ce sujet .
    Quant à Jean-Luc Crucke, présenté comme un régionaliste convaincu, il soutiendrait l’idée d’une Belgique à 4, signifiant la suppression des Communautés.
    Pourquoi la suppression théorique des Communautés ferait-elle obstacle ?
    Cette option ne concerne, en réalité, que la Wallonie.
    La suppression de la Communauté Wallonie-Bruxelles éclaircira la situation institutionnelle et soulagera la charge financière alourdissant l’esquif wallon à la dérive et en passe de chavirer.
    Quant à la Flandre, rien ne l’oblige à renoncer à l’encadrement de sa minorité bruxelloise. Les derniers dix pourcents de Brabançons néerlandophones représentent en réalité la présence séculaire des véritables et incontestables Bruxellois. Les nonante pour cent restant ne relèvent que de groupes humains aussi divers qu’exogènes au Brabant thiois ou néerlandais méridionaux.
    Bruxelles et ses communes appartiennent, géographiquement, historiquement, civilisationnellement, politiquement et économiquement au Vlaams Brabant des Plats-Pays néerlandais méridionaux.
    La Région bruxelloise actuelle n’est jamais qu’un avatar dramatique du régime étatique belge. Cela ne doit plus concerner plus les Wallons !
    S’il est vrai que Jean-Luc Crucke soutienne l’option de l’intégration de la Wallonie à la France, alors, il est urgent qu’il batte le rappel de tous les mandataires réunionistes, tous partis confondus afin de constituer un gouvernement provisoire pour activer l’opération du retour à la Nation mère.

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