Elio Di Rupo s’adresse au patronat, aux syndicats et aux associations environnementales : « Ce n’est plus l’heure des “il n’y a qu’à”. Avec vous seulement nous pouvons faire en sorte que les milliards du plan de relance aillent dans nos entreprises, pour nos travailleurs, et ne filent pas à l’étranger. Il faut garantir l’ancrage wallon ».

« Le Soir », David Coppie et Eric Deffet, 19 février 2022

Après une convalescence due à une mauvaise chute, pleinement de retour aux affaires, Elio Di Rupo, ministre-président, en appelle aux « autorités intermédiaires » pour « ancrer » la relance en Wallonie…

Le gouvernement wallon a entamé la seconde moitié de la législature. Les temps sont durs.

La Wallonie est à nouveau à un tournant important. Le gouvernement est confiant, le plan de relance est sur les rails, mais notre Région a subi deux crises et pas une, avec le covid et les inondations. Cela nous coûte six milliards alors que nos recettes annuelles sont de 15 milliards. Ces efforts colossaux étaient indispensables. Mais ces crises ont retardé l’élan que je voulais donner à la Wallonie. Nous avons pris deux ans de retard.

Dans ce cadre, où en est le plan de relance concrètement, qui pèse plus de sept milliards. Quels points forts ?

Je citerais la production d’hydrogène. Nous ne pouvons pas être absents : le monde entier y travaille. Nous avons quatre candidats pour ce dossier. Il faut parler aussi de la rénovation énergétique des logements : le gouvernement a prévu 900 millions auxquels il faut ajouter 300 millions venant des sociétés de logement. C’est considérable ! Il y aura cette année-ci 1.800 chantiers. Je citerais aussi l’économie circulaire avec la question des déchets et, très intéressant, le recyclage des avions : il y aura entre 10.000 et 15.000 avions qui ne pourront plus voler bientôt. Deux candidats sont intéressés. Il y a aussi les sciences de la vie, un point fort que nous devons consolider avec le nouveau centre de formation à Charleroi. Enfin, on ne peut pas faire l’économie d’un travail sur la 5G.

L’Union wallonne des entreprises et la FGTB restent froides, il n’y aurait pas de priorités claires. On peut relancer la Wallonie sans elles ?

La question fondamentale que les entreprises, les syndicats et les associations environnementales doivent se poser est la suivante : comment faire pour que les sept milliards de la relance profitent dans une large part aux entreprises wallonnes et aux personnes qui travaillent et vivent en Wallonie ? Je rencontrerai les interlocuteurs sociaux la semaine prochaine, voilà le message. Tous ensemble, y compris l’administration, nous devons faire preuve d’imagination parce que si ces milliards sont captés essentiellement par des entreprises hors de notre territoire, alors en termes structurels, nous aurons des dettes mais pas le bénéfice de ce plan. Le gouvernement a besoin d’un soutien qui va au-delà du « c’est bien » ou « ce n’est pas bien ». Je demande que concrètement, dans les faits, on s’entende sur ce qu’il faut faire. Nous devons nous mettre d’accord, c’est central.

L’idée est celle d’un ancrage wallon de la relance ?

Oui. Si on fait des marchés publics exorbitants à l’échelle européenne, nous verrons arriver les grandes multinationales. Il y a des règles à suivre, mais je vois que des pays voisins agissent en la matière. Alors, nous aussi : les cahiers des charges peuvent prévoir que travailler avec des gens de chez nous a un impact favorable sur l’environnement. Nos partenaires doivent faire le constat que le gouvernement débloque de gros budgets, ils doivent se demander comment faire pour que ces montants aillent dans nos entreprises, pour nos travailleurs.

Est-ce un appel à un consensus qui ferait défaut en Wallonie ?

Nous avons besoin des autorités intermédiaires. Tout le monde doit parler le même langage. C’est une condition nécessaire au succès de ce plan de relance. Jusqu’à présent, tout le monde s’est observé. Nous avons été très occupés par les inondations et l’épidémie. Le moment est venu : les grandes théories et les « il n’y a qu’à », nous n’en savons que faire. Je dis aux partenaires : concrètement, que fait-on ?

Cela suppose que chacun dépasse son positionnement classique.

On ne peut pas rester uniquement défenseur de son groupe et de ses intérêts, chacun doit aller plus loin que cela. Le gouvernement, lui, veut aller plus vite et plus loin. Il y est prêt.

La Belgique « touchera » moins d’argent que prévu de la part de l’Europe au titre de la relance, partant la Wallonie. Ce manque à gagner, vous l’estimez à combien ? Et voulez-vous que le fédéral compense ?

La Belgique a mieux performé économiquement que la moyenne des pays européens, du coup, sur ce que la Commission européenne nous donne pour la reprise et la résilience – 1,5 milliard pour la Wallonie –, on risque d’avoir une diminution substantielle en juin. Quelque 350 millions d’euros. Dès lors, la question qui se pose à la Wallonie est la suivante : nous qui avons été dans l’obligation de produire un effort considérable à cause des inondations, serons-nous encore « punis » par une réduction énorme des moyens financiers pour la relance ? Je suis en train de compléter un dossier avec une série de considérations micro et macroéconomiques, j’en parlerai avec le Premier ministre.

Après les inondations, le fédéral n’avait pas « donné », mais « prêté » à la Wallonie. Vous n’aviez rien dit, mais aviez-vous trouvé cela scandaleux ?

Les choses ont été ce qu’elles ont été, les lamentations sont stériles. Il y a un effort du fédéral, aussi via la TVA, est-ce suffisant ? Si l’on compare à l’Allemagne qui a dégagé 30 milliards nets au total, du fédéral et avec les Länder, il y a du chemin. Mais il faut pouvoir discuter sereinement avec le Premier ministre, et voir les possibilités.

En fait de relance, l’endettement wallon, et de la Communauté française, n’est-il pas paralysant ?

Non. Mais des miracles, je n’en fais pas, en plus je n’y crois pas. On ne peut pas à la fois demander d’être près des citoyens, je pense notamment à la période covid, ou des personnes sinistrées – un milliard pour la Région wallonne rien que pour les assurances –, donc demander tout cela, et en même temps venir nous reprocher que cela s’inscrive dans la dette ! L’argent, il a bien fallu aller le chercher.

Parallèlement, vous le savez, après des études très fines, nous savons comment gérer la dette, comment la rendre supportable. Pour cela, il faut des efforts de 150 millions par an et ce que l’on appelle le budget base zéro. On sait ce que l’on doit faire.

Vous le dites, on va notamment chercher l’argent sur les marchés. Les agences de notation veillent ?

Si l’on montre que l’argent que nous investissons sert à la redynamisation économique et sociale de la Région, si par ailleurs le budget base zéro donne des résultats, si nous économisons 150 millions par an, cela sera vu positivement par les agences de notation.

Quant à la Communauté, je ne m’aventure pas, c’est un tout autre sujet. Mais le nombre d’accords de cooopération où il faut mettre autour de la table la Région, la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Cocof, parfois même d’autres gouvernements, on est dans l’absurde absolu. On ne peut pas continuer comme ça. Il faut trouver des solutions. La Wallonie doit avoir tous ses degrés de liberté pour son propre redressement. Elle a besoin d’un développement coordonné, dirigé par un et un seul gouvernement. Mais tout cela, c’est un débat pour les présidents de parti.

Certains en Flandre soutiennent, off the record, que la Wallonie serait preneuse d’une septième réforme de l’Etat en échange d’argent pour se désendetter. Le deal : des régionalisations pour la Flandre, contre des financements pour le Sud…

Mais ça ne se fait pas comme ça, c’est du bavardage, c’est du café du commerce, entre deux pintes… Les choses sont plus complexes. Un processus est mis au point au plan fédéral, avec une consultation des citoyens, ayons la patience de le laisser se dérouler… Non d’une pipe, travaillons d’abord sur cette base-là.

Vous étiez ministre-président en 1999… 23 ans plus tard, la Wallonie a-t-elle évolué ?

Elle a arrêté le déclin à partir de l’an 2000, elle s’est stabilisée, les paramètres s’améliorent. Mais il faut aller plus vite et plus loin. Je reviens à mon message aux interlocuteurs sociaux et aux responsables environnementaux. Il nous faut des cadres intermédiaires qui, vraiment, comprennent que la relance est aussi leur rôle. Entre la bonne volonté d’un gouvernement, celle d’un ministre, et le terrain, la distance est parfois très grande. Et c’est là que ça se joue.

Un commentaire

  1. Quel aveu de faiblesse pour quelqu’un qui est aux affaires depuis trop longtemps. Le projet d’une Wallonie indépendante est mort-né et n’est en aucun cas viable.

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