Jules Gheude, essayiste politique (1)

Georges-Louis Bouchez a-t-il bien été inspiré en choisissant de prononcer son discours de rentrée au pied de la butte de Waterloo, là, où il y a 211 ans, l’étoile de Napoléon s’éteignit ?

La bataille budgétaire que le Premier ministre Bart De Wever s’apprête à livrer pourrait, en effet, s’avérer désastreuse pour le MR, qui se retrouve plus isolé que jamais au sein de la coalition Arizona et dont la baisse ne cesse de se confirmer au fil des sondages.

On note, en tout cas, chez le président du MR, un changement de ton entre Le gouvernement ne tombera pas, lâché sur le plateau de la RTBF le 3 septembre, et les propos tenus dimanche au micro de RTL-TVi :

Si, à un moment donné, on trouve que plus d’impôts, c’est ça la solution, plus de laxisme, c’est ça la clé, on peut le faire sans le MR. Il y a d’autres majorités qui sont possibles.

Toujours est-il que si une crise gouvernementale devait survenir, les négociations pour la constitution d’une majorité alternative relèveraient de la quadrature du cercle.

Alors qu’elle se trouve en ce moment détrônée par le Vlaams Belang en Flandre, la N-VA ne manquerait pas, en effet, de se radicaliser sur le plan communautaire en se heurtant frontalement au PS, dont le président, Paul Magnette, s’obstine à refuser toute nouvelle réforme significative de l’Etat.

Lors de la dernière Fête de la Communauté flamande, le 11 juillet, le ministre-président flamand, Matthias Diependaele (N-VA), a clairement annoncé la couleur :

En Espagne, les Basques perçoivent eux-mêmes tous les impôts sur leur territoire : impôt sur le revenu, impôt sur les sociétés, TVA, droits d’accises. Ils financent ainsi leurs propres institutions et services, puis reversent ensuite un pourcentage fixe à Madrid. Ce pourcentage est calculé en fonction du poids économique du Pays basque dans l’ensemble de l’économie espagnole et est affecté aux compétences exclusivement nationales, telles que la défense, les ambassades et la dette publique. Voilà, chers amis, la prochaine étape que la Flandre doit également pouvoir franchir : une véritable autonomie fiscale. Cela signifie que nous bouleversons radicalement et complètement la logique de la Loi spéciale de financement. Cette responsabilisation mettrait fin aux logiques de cache-cache derrière d’autres niveaux de pouvoir. La Flandre est prête à prendre en charge ce qui n’est plus financé au niveau fédéral.

Bref, une nouvelle crise gouvernementale plongerait la Belgique dans une nouvelle crise existentielle qui, cette fois, pourrait bien entraîner sa mort définitive.

Car tout a ses limites, y compris le fameux « compromis belge » !

La défaite de Napoléon à Waterloo a fini par engendrer la création artificielle, en 1830, du Royaume indépendant de Belgique.

Un accident de l’Histoire, pour reprendre la formule utilisée en 2006 par l’ancien Premier ministre démocrate-chrétien Yves Leterme. Quinze ans après la fameuse bataille, la méfiance des Anglais envers la France était encore si vive qu’il fallut se résoudre à accorder à Lord Palmerston, le ministre des Affaires étrangères, cet « Etat-tampon » qu’il réclamait et à l’égard duquel Talleyrand, l’ambassadeur de France à Londres, ne cachait pas son scepticisme, déclarant en 1832, à la princesse de Lieven :

Les Belges ? Ils ne dureront pas. Tenez, ce n’est pas une nation. Deux cents protocoles n’en feront jamais une nation : cette Belgique ne sera jamais un pays ; cela ne peut tenir.

Dès le départ, le ver était dans le fruit. Il fallut au Mouvement flamand des décennies de lutte pour mettre fin au déséquilibre dont la Flandre souffrait au niveau linguistico-culturel. Cela engendra au Nord un sentiment très fort d’appartenance collective, qui s’apparente au concept de nation.

La Belgique unitaire fut un mythe, qui prit fin en 1970. La question royale, la guerre scolaire,l a fixation de la frontière linguistique, le « Walen buiten » de l’université de Louvain furent autant d’événements qui divisèrent profondément les deux grandes communautés du pays.

Il fallut d’interminables négociations pour parvenir à faire de la Belgique un Etat fédéral en 1993. Mais à peine celui-ci était-il mis sur les rails que la Flandre, par la voix de son ministre-président démocrate-chrétien Luc Van den Brande, lançait le projet confédéral : un échelon central belge, réduit à une peau de chagrin, avec deux Etats – Flandre et Wallonie – cogérant Bruxelles.

Pas plus que l’Etat unitaire, l’Etat fédéral ne parvint à réaliser la cohabitation harmonieuse des Flamands et des francophones.

Présentant, en avril 2019, son livre « Over Identiteit » (De l’identité), Bart De Wever avait déclaré :

En fait, la Belgique est en train de s’éteindre en tant qu’Etat-Nation. Pour les Flamands de Belgique, la façon de vivre l’identité nationale au quotidien est devenue quasi exclusivement flamande. 

La Belgique, en réalité, ne fut jamais un Etat-nation. Seulement une construction hybride, née d’un trait de plume diplomatique.

La Flandre, elle, a fini par s’ériger en une véritable Nation qui entend devenir un Etat souverain au niveau européen.

Cette réalité compromet de facto la survie du Royaume de Belgique. En la niant et en ne cessant de proclamer son option « belgicaine », Georges-Louis Bouchez rame à contre-courant de l’histoire. Et cela sous l’œil du lion qui surplombe la butte à Braine l’Alleud.

  1. En préparation : « Vous avez dit Belgique ? Histoire d’un mythe ».