Paul Gérard – « L’Echo », 26 septembre 2020


Rik Van Cauwelaert: « Tous les partis flamands de la Vivaldi ont peu à gagner dans ce gouvernement. Mais ils ont tout à perdre des élections. » ©JONAS LAMPENS

On l’appelle parfois la mémoire de la rue de la Loi. Rik Van Cauwelaert passe en revue la dernière séquence fédérale et balise la suite. Disons que c’est assez cash.

Het geheugen van de Wetstraat. On l’appelle parfois comme ça : la mémoire de la rue de la Loi. Rik Van Cauwelaert (70 ans) baigne dans la politique depuis toujours. Chroniqueur au Tijd (et ex-rédacteur en chef de l’hebdomadaire Knack), il passe en revue la dernière séquence fédérale et balise la suite. Comme on va le voir, tourner autour du pot n’est pas sa spécialité.

La Vivaldi

« On a bien compris en Flandre que, pour le PS, ce serait difficile avec la N-VA. Ce qui nous met mal à l’aise, c’est l’absence de majorité flamande dans cette configuration Vivaldi. » La coalition en négociation associe PS-sp.a, MR-Open Vld, Ecolo-Groen, CD&V et ne rassemble en effet que 41 sièges sur les 89 du groupe linguistique néerlandais à la Chambre.

« Il y a aussi la crainte que la Vivaldi ne penche trop à gauche parce que ce gouvernement finira, tôt ou tard, par lever de nouvelles taxes. Or, la Flandre n’est pas majoritairement à gauche, c’est le moins qu’on puisse dire. »

CONSEIL

 « Mais voilà, la réalité est ce qu’elle est, il faudra s’y faire. Il y a cette idée, parmi les partis flamands et dans l’opinion publique, que cela assez duré : maintenant il faut y aller. On préférera certainement avoir un Premier ministre flamand pour compenser. Si ce n’est pas le cas, ce sera très difficile à faire accepter. »

« La seule chose qui tient les partis flamands de la Vivaldi, c’est la peur

« Au moins, avec la Vivaldi, on n’aura pas d’élections. En fait, tous les partis flamands de la Vivaldi ont peu à gagner dans ce gouvernement. Mais ils ont tout à perdre dans l’alternative, c’est-à-dire les élections. C’est la seule chose qui les tient: la peur des élections, la peur de se retrouver avec 50% pour le Vlaams Belang et la N-VA ensemble. »

Paul Magnette et le PS

« Chaque fois qu’il vient à la télé flamande, il fait très bonne impression. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi il ne le fait pas plus souvent. Il parle très bien le néerlandais, il est pondéré, son propos est clair. Il inspire une certaine confiance, ce qui n’est pas du tout évident pour un PS.» 

Malgré son discours très à gauche? « Oui. J’ai remarqué que, devant les Flamands, il sait limer son discours. Il est perçu comme crédible, quelqu’un avec qui on peut parler. En tant que bourgmestre de Charleroi, il montre d’ailleurs un certain pragmatisme. Qu’on soit de gauche ou de droite, à un moment c’est la réalité sur le terrain qui compte. »

« Les socialistes ont un problème avec la Vivaldi. Rien de ce que le

« Cela dit, les socialistes ont un problème avec la Vivaldi. Rien de ce que le précédent gouvernement a fait et qu’ils ont combattu ne sera biffé. Ni la pension à 67 ans, ni la limitation des allocations d’insertion à 36 mois, rien. S’il n’a pas le poste de Premier ministre, je me demande comment il va convaincre son congrès que la Vivaldi n’est pas une nouvelle Suédoise… »

Georges-Louis Bouchez

« On découvre le personnage. Sa manière de communiquer est… cocasse. Mais, d’un autre côté, il y a aussi du respect pour ce qu’il a osé faire. »

« J’ai entendu : ‘Celui-là, il faudra le tenir à l’œil’. »

C’est-à-dire ? « Tout à coup, alors qu’on approchait de l’arrivée, il a osé bloquer tout le bazar. C’était une manœuvre audacieuse, on verra plus tard si cela réussit ou pas. Mais il a mis le doigt sur le fait qu’il n’y avait d’accord sur rien. Il a dit : on peut faire semblant, mais on n’a pas d’accord. J’ai entendu : ‘Celui-là, il faudra le tenir à l’œil’. En Flandre, il n’est pas passé pour ridicule. »

Et son côté belgicain? « Oui, là, il n’y a pas grand monde pour trouver ça génial. C’est vieux jeu. Il n’y a qu’une toute petite partie de l’opinion flamande qui est sensible à ce discours. Ça ne fait pas de Bouchez un ennemi, disons plutôt que c’est vu comme une curiosité. Car tout le monde sait qu’il n’y a pas de retour possible à la Belgique unitaire. » 

Le CD&V

« Je ne suis pas bien sûr que le CD&V joue un rôle déterminant dans la configuration actuelle. Ils ont fait le choix d’être dans la Vivaldi, mais ils ne sont pas nécessaires. Ils savent très bien que ce qu’ils proposent pour le 16 rue de la Loi n’est pas crédible. Quand on parle avec Koen Geens, à aucun moment on n’entend son envie du Seize. Quant à Hilde Crevits, elle a dit partout qu’elle était contre la Vivaldi et elle n’a aucune expérience ni sensibilité fédérales. En fait, pour une question de concurrence électorale, je crois que le CD&V préférerait encore Magnette à De Croo. »

« La crainte de ne plus exister en 2024 est très présente au CD&V. »

 « Plus fondamentalement, le CD&V joue son existence. La crainte de ne plus exister en 2024 est très présente. Joachim Coens donne l’impression de s’accrocher à cette Vivaldi dans l’espoir de se refaire une image. Ils n’y sont pas parvenus dans le gouvernement précédent: dans la Suédoise, le CD&V a été nul. À aucun moment, ils n’ont su faire la différence. » 

Alexander De Croo

« En Flandre, c’est quelqu’un qui est acceptable pour tout le monde. Il est crédible dans la gestion, il a des idées, mais il est aussi pragmatique, il est polyglotte. Il est capable de mettre ses propres ambitions en sourdine. Un exemple : il convoite le Seize, mais n’en parle pas. »

« Et puis, Alexander est bien écolé politiquement par son père Herman. On croit que c’est un amuseur mais, en face à face, son père est l’homme le plus sérieux que je connaisse. » 

©JONAS LAMPENS

Conner Rousseau

« Il est né dans une famille socialiste (sa mère a été sénatrice et bourgmestre de Saint-Nicolas, NDLR), c’est un proche de Freddy Willockx notamment. Il a de vraies racines socialistes. Mais ce n’est pas un théoricien à la Paul Magnette, qui a tendance à rester sur la ligne socialiste traditionnelle. Avec Rousseau, c’est beaucoup plus flou. Par exemple, même si les discussions entre socialistes et N-VA n’ont pas réussi, il a toujours gardé le lien avec Bart De Wever. Il sait qu’ils ne sont pas ennemis pour la vie.» 

« Dès le début, Bart De Wever m’a dit: ‘Attention, ne le sous-estimez pas’. Rousseau, ce n’est pas le jeunot superficiel qu’on présente souvent. Il sait très bien ce qu’il fait et soigne ses arrières. » 

Bart De Wever et la N-VA

« La N-VA est mal à l’aise pour le moment. Regardez leur opposition à la Chambre, ils ne savent pas s’y prendre. C’est brutal, mesquin. Bart De Wever lui-même a dit des choses qui ne sont pas du niveau d’un président de parti. Même le Vlaams Belang a montré plus de style. Ils doivent faire très attention. Ils devront s’adapter et mener une véritable opposition, sur le fond. »

« La N-VA, c’est un peu comme le parti de Macron en France: il y a De

Bart De Wever est-il, lui aussi, aux prises avec une question existentielle? «La N-VA, c’est un peu comme le parti de Macron en France: il y a lui et personne d’autre. C’est lui qui tient le bazar ensemble. Sans lui, ce parti risque de connaître une trajectoire à la Volksunie et de s’effriter entre aile gauche et aile droite. Car c’est un parti très divisé entre ceux qui ont le réflexe social et ceux qui ne l’ont pas du tout. » 

« Selon moi, De Wever a fait une erreur de jugement en attaquant Bouchez. Aujourd’hui, il dit que Magnette ne voulait pas de Bouchez et lui a fait faire le sale boulot. C’est une excuse qui n’en est pas une. Pour réussir, il avait besoin des libéraux. Diviser Open Vld et MR, ça n’allait pas marcher.»

L’extrême droite

Selon moi, les francophones ne comprennent pas bien l’extrême droite flamande. Ils font toujours référence au passé, à la guerre; le Vlaams Belang, c’est la grande vague noire qui déferle sur la Flandre. Non, ce n’est pas le sujet : le Vlaams Belang, c’est l’opposition. Les gens ne votent pas Vlaams Belang pour éviter les migrants, mais parce qu’ils en ont marre que leurs problèmes de la vie de tous les jours ne soient pas réglés. Pour eux, le Vlaams Belang c’est le bâton avec lequel on tape. » 

Bruxelles

 « Bruxelles est un point de clivage important, c’est sûr. Mais les francophones doivent bien se rendre compte d’une chose: pour les Flamands, Bruxelles est de moins en moins nécessaire. Par le passé, la Flandre disait qu’elle ne lâcherait jamais Bruxelles. Ça, c’est fini. Mentalement, la Flandre a fait une croix sur Bruxelles: s’il le faut, elle la lâchera. Regardez un Bart De Wever, il ne s’intéresse pas une seconde à ce qui se passe à Bruxelles. Il sait que ce n’est pas une ville flamande. D’ailleurs, ce n’est même plus une ville francophone: c’est international. La Flandre ne se battra pas, elle ne se battra plus pour Bruxelles. Cela dit, chez les Wallons, ce n’est pas le grand amour non plus. En Flandre, on l’a bien observé. »

Le confédéralisme

« L’indépendance totale, le séparatisme, c’est la vision romantique du vieux mouvement flamand qui n’existe pratiquement plus. C’est du passé, à part chez quelques-uns au Vlaams Belang. Non, aujourd’hui, c’est le confédéralisme qui est visé. On y est presque d’ailleurs. Il n’est pas possible de prendre chaque fois 500 jours pour faire un gouvernement. Tôt ou tard, il faudra se poser cette question: que veut-on encore faire ensemble? Au PS, ils savent que cette question viendra sur la table et je pense même qu’ils sont mieux préparés à cette discussion que la N-VA. » 

Mais c’est quoi, le confédéralisme à la flamande? « C’est d’abord la responsabilité financière. On veut la transparence sur le financement des uns et des autres. Avec des mécanismes de solidarité, naturellement, mais on veut la clarté. Que chacun puisse gérer sa Région comme il l’entend. Cela ne réglera pas tous les problèmes de la Flandre, mais ça permettra d’y remédier plus vite. On n’aura plus l’excuse de dire que les francophones nous freinent. On sera alors pleinement responsables de nos propres actes. » 

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